On croit avoir forgé le terme entropologie et on découvre, vers 23h57, qu'il a en fait été créé par Lévi-Strauss... Tristes tromperies. Il faudra donc amender le titre de cette entreprise poétique et lui substituer celui d'entropographie. Car c'est avant tout une écriture (graphé) de la dissolution qu'est l'entropographie, et donc une tentative néguentropique d'enfermer en des formes le procès même de leur inexorable défaisement. N'est-ce pas là un projet particulièrement spinoziste? Étudier la nécessité pour employer sa force de décréation à des fins créatrices... Se nourrir, en somme, de la souffrance et du déclin pour produire quelque beauté, et, figer ainsi le devenir en être. Mais au contraire du sage d'Amsterdam, nous n'en aimons pas plus la Substance pour autant, pas plus que le brodequin qui nous broie peu à peu les chairs. Il ne s'agit pas d'aimer voyez-vous mais de sublimer la souffrance -- ou du moins l'endurer.
"Le bonheur c'est pas grand chose, c'est juste du chagrin qui se repose" Léo Ferré
vendredi 19 juin 2026
mardi 16 juin 2026
[ Entropologie de l'Eros ] Sixième âge
Sixième âge de l'amour, où l'on saute à pieds joints sur les traverses. On finit par sortir d'une souffrance lorsque la douleur actuelle est plus grande que celle qu'on peut imaginer dans tous les futurs. Mais cela n'arrive jamais... Il existe toujours un ailleurs désirable... Mais ce n'est peut-être pas le cas de tous, et l'autre qu'on croyait un geôlier a décidé de fuir et de quitter la cage de nos remords. Il a fallu admettre qu'un reliquat d'amour brûlait encore un feu dans notre réservoir, et la douleur alors se fit encore plus grande, et si dévastatrice que le seul ailleurs plus enviable devenait le néant. On croit en Dieu lorsque l'on veut mourir sans en avoir la force. On se voudrait frappé par la foudre divine, évaporé sur place sans même un résidu de cendre témoignant de l'impasse.
En attendant il faut vivre: et comme toutes les vies c'est la suite inepte des gestes programmés de la survie qui s'égrennent mécaniquement, adaptée à l'environnement social qui fait le monde humain. Tout ce qui nous semblait impossible est à l'instant réalité. La fenêtre par laquelle on rêvait d'autres jours est devenu le ciel sous lequel on dérive. Et savez-vous à quoi l'on rêve désormais? De retrouver tout ce qu'on a perdu et qui constituait notre cellule, on rêve que le regard du geôlier nous emprisonne encore à son cœur et son corps, avec les mêmes lianes de ronces qui nous ont écorché à vif. On rédige sur de petits bouts de papier des vœux adressés à l'Univers en tant que Grand Aiguilleur du ciel. À force on ne sait plus qui l'on est, si tant est qu'on soit encore possible en tant que prétendue essence qui viole constamment la non-contradiction.
En fait l'autre avait raison, tout ce qu'on croyait sur soi n'était qu'un doux mensonge, chaque critique méritée... Impossible de se faire confiance à nouveau, des ruines qui subsistent on ôte les pierres, jusqu'à ce qu'il ne reste rien du moi qu'on croyait pourtant être. On ne se fera jamais plus confiance. On détruit son égo, on coïncide, peu à peu, à ce rien qu'on a toujours été. Il n'y a pas un jugement qu'on ait eu autrefois qui ne soit aujourd'hui non avenu. On se dissipe dans l'air marin qui devient plus tangible que tout ce que nous sommes. Les autres peuvent nous traverser, jamais plus personne ne nous heurte: il n'y a plus d'intériorité, nous nous sommes retournés de l'intérieur, nous sommes n'importe qui, nous sommes tout le monde, nous sommes le monde...
Sixième âge de l'amour, où l'on ne croit plus en soi, car il n'y a plus de soi.
lundi 15 juin 2026
[ Entropologie de l'Eros ] Cinquième âge
Cinquième âge de l'amour, où l'on voudrait se reposer d'aimer. Rien de plus difficile qu'être seuls à deux. Ne plus voir dans les yeux d'autrui qu'un simple reflet dépourvu de sentiment, l'image spéculaire d'un homoncule isolé et qui ne vaut pas plus qu'un mobilier inane au sein d'un monde éparpillé. Manger dans le silence masticatoire, et le heurt des couverts, chaque seconde rapetisser un peu plus pour finir écrasé par tout le poids d'un passé démissionnaire. Une fenêtre, en face de soi, une porte de sortie pour l'âme encagée qui veut, qui doit, trouver un lieu de l'espace et du temps à l'abri de l'hostilité... Avoir le droit de vivre sans être cause de déception, de souffrance et de colère, avoir le droit d'exister sans la condamnation d'un regard qui vous reproche de ne pas correspondre à une image d'épinal qu'il ourdit de ses vœux. Mais la fenêtre est trop proche d'une autre, dangereuse, qui vous fusille sans même vous avoir mis en joue, un regard crucificateur capable d'enfermer une âme sans pourtant la mirer.
Il ne reste qu'à rêver de chaque instant qui déraille le train d'une lente déportation, de ces moments clandestins entre deux wagons où les traverses défilent sous nos pieds, promesse d'une terre ferme où échapper à la prise d'otage d'un naufrage amoureux -- où l'on aimerait sauter à pieds joints. Encore faudrait-il avoir du courage... Il est plus confortable d'errer de compartiment en compartiment, à regarder le monde alentour défiler prestement: un monde où tout est à sa place. Tandis que nous... c'est la fatalité qui nous séquestre, le crédit, le maison; la fatigue est la glue qui arrime un homme à sa perte: la liberté c'est la guerre de ceux qui croient en un possible non renié pour eux-mêmes. Indécent syndrome de celui de Stockholm qui fait vivre les hommes en cellules semblables: leur seule fierté, l'aboiement canin quand les maîtresses les sortent pour faire leurs besoins et se retrouvent un peu. Chacun se renifle et croirait se trouver dans le derrière de l'autre: à croire que la lâcheté a un parfum unique.
Cinquième âge de l'amour, où même l'élémentaire se dissout dans le temps corrosifs.
samedi 13 juin 2026
[ Entropologie de l'Eros ] Quatrième âge
Quatrième âge de l'amour, celui des fissions nucléaires. On était libres et beaux: on décida d'emménager ensemble, d'entremêler nos vies comme deux vignes enlacées jusqu'à ce que la liberté étouffe sous la pression d'aimer. La spontanéité devenue habitude est mobilier encombrant qu'il faut enjamber, autrui s'est disloqué dans la contrainte de survivre: une ligne de plus sur le post-it des corvées, une bouche à nourrir, un cœur à satisfaire lorsqu'on aimerait rentrer chez soi, ne plus penser à rien, se reposer de tout, du monde, des autres, du contrat de travail qui nous fait instrument d'une immense machine.
La petite pousse partant de l'intersection dyadique s'élance et suce la sève, ralentit la croissance, interrompt jusqu'à l'histoire. Figé dans l'infini cylique d'une journée récurrente, le couple s'interrompt, suspendu dans la nouvelle mélodie qui s'élève. On aime alors de toute son âme un fantôme qui hante nos plus sombres colères, et qui parvient encore à souder le noyau autour d'un souvenir qui perce le silence. Dieu qu'on est seul au centre des cris: sortir avancer, marcher fuir éviter l'étau qui serre les cœurs de ceux qui errent sur une route où le froid lance une interrogation lancinante: à quel moment la transcendance nous a-t-elle donc abandonnée? Les années sont gelées, on se dit qu'il fera beau demain, qu'il faut attendre et patienter, les fibres de nos âmes se resoudent aussi, n'est-ce pas? et réparent les amours comme un nœud dans l'écorce. Mais la même balade, ô fuite du foyer, nous fige soudain des années plus tard encore exactement au même point, un peu plus de chaos dans le cœur, un peu moins d'illusion, dans l'erreur, dans le leurre; c'est la peur qui étreint, familière, qui susurre: la douleur éculée ne vaut-elle pas mieux qu'un tourment inconnu?
L'arbre n'a plus d'aubier, l'enfant grandit heureux, le passé n'a plus d'importance, l'avenir doit se nourrir, et l'ancien mourir... Nous étions biens ensemble, lovés dans l'illusion qu'un sentiment puisse vaincre l'entropie. Mais le réel est tenace, il se contente d'être là tandis que nous, simplement, devenons. Sur les rayonnages de nos bibliothèques en série, dans ce que nous pensons être le lieu singulier du foyer, nous contemplons les mues d'anciennes peaux: nous étions si heureux alors ou avions l'air de l'être; de toute façon l'on ne se souvient plus, la distance est trop grande entre là-bas et maintenant: nous ne reviendrons plus.
Alors un simple geste nous renvoie le reflet de celle qu'on aimait, et dans ce tout petit geste inaperçu du monde, est impliqué tout ce qui provoque un amour à brûler grand d'un feu sans frein. Mais les couches d'amertume sont épaisses, trop dures à traverser: on avale ce geste en le laissant couler dans la mémoire où il rejoint les rayonnages de ce cruel diaporama de l'amour, où tournent si joyeux nos souvenirs en caroussel... Combien de temps les cœurs se désintègrent? L'amour est matériau fissile, et sa dissolution radioactive.
Quatrième âge de l'amour, où l'on désintègre l'atome en particules élémentaires.
dimanche 7 juin 2026
[ Entropologie de l'Eros ] Troisième âge
Troisième âge de l'amour, où l'on a conquis le temps.
Un jour il faut soigner la maladresse, les doutes dirimants et les fêlures qui entraînent sous les flots. Nous devons tous connaître l'aube après la brune, grandir sous la chaleur d'un astre capable de souffler la nuit dans les temps abolis, non avenus. Il faut apprendre à être un homme, comme toute chose en ce monde, et aucun raccourci ne peut mener au but. Le voile, tout doucement glisse du visage à nos pieds, et ce que nous voyons se dessiner dans le miroir de l'expérience n'est rien d'autre que l'avenir se tenant devant nous, maintenant.
L'autre n'est plus le film de rêves animés s'agitant sur la toile d'une timidité maladive: l'autre est cette liberté réelle qui nous élit chaque seconde, chaque souffle exhalé, qui hurle notre nom par grappes de phéromones, dessine notre théorème en vibrations acoustiques lancées vers la lune. Une âme allume une autre et l'on se sent plus libre à deux qu'on peut l'être soi-même, parce que tout ce qui érupte en nous de spontanéité jaillissante est adoré sur l'autel du désir, comme un puissant enthéogène. Il n'y a pas un regard alors qui ne soit un miracle plein de grâce. Deux incendies se lèchent dans une danse osmotique et c'est tout l'univers qui plie genou devant l'être qui croît: on est devenu, ça y est, un homme, la force incontestable d'une virilité furieuse et pleine d'elle-même.
Rien ne peut rendre pus ivre qu'une liberté déchaînée qui vous agrafe contre un mur avec sa langue inquisitrice, ses dents qui mordent dans la pulpe de lèvres entrouvertes, ses cheveux qui encadrent le centre élu du monde, l'aiguille de son regard qui vous perce la chair et l'âme. Et les vapeurs de ce corps qui retombent en mousseline sur vos pores pour ne plus vous quitter durant des heures, où fermer les paupières devient dangereux tant cela vous transporte en d'autres galaxies, tant et si loin de tout le monde inepte qui demeure en décor sur le bord de cette histoire. Alors on ferme les yeux au milieu d'une avenue pleine d'automobiles, et l'on avance sans plus regarder comme un saint crucifié par trop de transcendance.
Pour la première fois de sa vie on se sent digne de beauté, quelque chose, dans la structure de nos être, s'est redressé pour de bon, une fière verticalité nous érige en adulte sur le sol des autres, les autres qui, enfin, ne nous écrasent plus de leur vertige cyclopéen. Nous sommes un titan, incassable, un corps inondé de présence parce qu'idéalité. Deux libres âmes se récoltent dans une profusion de fruits où s'écoule un soleil, et toutes les ténèbres du Grand Vide ne peuvent éteindre l'incendie ravageant de lumière un coin presque ignoré du monde, un couple de destins.
Troisième âge de l'amour, où l'on est devenu soi-même en l'aube étincelante.
jeudi 4 juin 2026
[Entropologie de l'Eros ] Deuxième âge
Au deuxième âge le néant fait place à des fruits plus réels. Mais on n'a pas de langue assez habile pour en goûter le jus. Les dents sont maladroites et mordent dans la peau amère. On est embarassé de soi-même, on s'écorche et se blesse; on aimerait tant fusionner mais on a honte de soi, de son inexpérience.
Tout de même: la fièvre, la fièvre jusqu'aux tempes, dans les membres qui s'emplissent, tout va trop vite, on brûle les étapes, et le chateau s'effrite, retombe dans la glaise. On se déçoit alors bien plus encore qu'autrui. Mais ce n'est qu'une étape, et bientôt l'on se hait d'être encore moins que rien. Partout autour de soi des autres qui bâtissent l'édifice d'un rêve, érigent des tours immenses, églises des récréations convoitées de ces quelques fidèles frappés d'anathème. On est son propre juge impitoyable et les amours adolescentes se nourrissent de reflets, on en vient à souhaiter être autre que soi-même, être ce beau héros que belle amie étreint, sur qui des yeux brouillés d'admiration s'élèvent tandis que l'on serpente sur le sol, lézarde disgracieuse au ras des caniveaux. On coule en un petit ru sale qu'on préfère enjamber, en des méandres qui feront destin.
Encore quelques années de complexes, d'anéantissement de soi et sera finalement acquise l'importante leçon: la réalité est une pâle copie de l'idée, un simulacre minable dont il faut se contenter. C'est cela que vivre? On creuse encore un peu plus l'anfractuosité de son âme, on se love à l'intérieur de soi, là où aucun soleil ne brûle nos rameaux. Que les autres s'élèvent, nous pousserons au dedans, dans le non-espace des pensées.
Deuxième âge de l'amour, où l'on apprend que le temps est un étalon capricieux; qu'il faut l'apprivoiser -- pour oser devenir.
mercredi 3 juin 2026
[ Entropologie de l'Eros ] Premier âge
Premier âge de l'amour, où l'on aime une absence.
L'autre est un rêve qu'on habille de fantasmes articulés aux œuvres devenues les organes d'une âme qui languit de vivre. Car vivre n'est pas être seul ainsi n'est-ce pas? Vivre c'est répandre son cœur aux pieds de l'être aimé, lui faire un tapi de nos fleurs et remplacer le sol, devenir la fondation même de ce projet qu'est l'autre.
Attendre toute la nuit, dans la chambre d'un ami, et parler des amours inventés, surgis d'un regard unilatéral. Fabriquer de toute pièce, à partir d'un visage, d'une silhouette, d'une démarche, le conte où perdre l'appétit du réel. Se construire un récit où le vrai et le faux s'entremêlent. Finalement tomber amoureux sans même qu'autrui le soupçonne, sans même qu'il ne se doute, un jour, de toute la vitalité qui s'est écoulé par la bonde d'un mensonge à huis clos. Se consumer d'amour pour un pouvoir d'aimer...
Qu'aime-t-on alors, si ce n'est l'idée même de la beauté, le concept venimeux de l'acquérir, d'une propriété exclusive, parce qu'alors... alors cela voudra dire qu'on est soi-même quelque chose, qu'on mérite d'être compté parmi les hommes.
C'est le concept de femme qui nous fait chatoyer, c'est tout ce que l'imagination géniale a composé de formes, de textures, de parfums et saveurs, c'est le golem de nos espoirs agglomérés, cette concrétion de désirs qui ont pétri le monstre qui nous dévore le cœur d'un rien. On est amoureux de son âme et de la force de nos sentiments, de cette faculté presque sans frein de créer l'horizon pour se donner la force d'exister. Une direction, forgée par le regard, où tous les points convergent, c'est là que nous allons, de tout notre sentiment, chacune de nos émotions caresse la silhouette immatérielle que notre corps habite en fantôme. Oh l'on vibre d'un rien tant il peut être tout.
Premier âge de l'amour, où l'on fabrique un présent de toutes les absences.
lundi 1 juin 2026
Capitaines
Au tout début on est extatique, happé par un centre qui, enfin, n'est plus l'abîme de la conscience. Un autre sujet, un autre néant, devient ce qui nous comble et forme la substance qui nous soigne de vivre. On rêve du souffle de l'autre, de ses fièvres, de ses vertiges, de ses gestes, dont on souhaiterait être la cause unique. On se met ensemble et, pendant quelques années, une, deux, peut-être... on parvient à être étranger à son propre cœur, on bat au rythme de l'autre, tout le cicuit biologique de notre existence s'est transporté au-dedans d'une autre poitrine, d'autres hanches, d'autres yeux. Mais invariablement, ce qui est étranger finit par être acquis, familier, et par là même peut enfin véritablement redevenir étranger, c'est-à-dire agaçant, imprévisible, exaspérant parfois. On réintègre les vieux murs de sa carcasse, on chérit sa solitude, on apprécie l'abri retrouvé, la sécurité d'un espace où l'autre ne peut nous atteindre.
Il reste les souvenirs, tenaces, qui nous enchaînent à un rêve, une illusion d'âme-sœur, ce sont eux qui font le plus de dégâts, qui maintiennent à flot ce navire déchiré qui prend l'eau, porte son équipage au devant du désastre, emportera ses passagers dans l'épreuve d'une asphyxie sentimentale dont on ne ressort jamais intact. Mais le souvenir brûle encore au-dedans de soi, de ce qui fut, de ce qui est, peut-être, encore possible et, pourtant, ne l'a jamais été réellement.
Quitter le navire, alors, c'est abandonner tous ses passagers, laisser derrière soi ceux qui ne peuvent vivre hors du bateau, parce qu'ils y sont nés simplement, parce qu'il en constitue l'oxygène, parce qu'ils ont surgi d'une illusion dont ils sont les immatures fruits. Encore une fois, la vie s'est nourri de ses enfants, elle fait chuter ce qu'elle a fait croître, elle détruit ceux qui ont servi sa cause et l'on mené à vaincre l'entropie -- car cette bataille est son essence.
Tout ce qui a vécu dresse des voiles fatiguées sur le vague océan, silhouettes lacérées dont on devine la robustesse d'antan, et les fiers esquifs encore indemnes portent sur eux la marque de l'immaturité: ils sont ce que la vie porte au pinacle , tout d'ascensions et d'insouciance. Ils finiront par prendre la place, lorsqu'ils seront sou l'eau, des lourdes galères abîmées qui jonchent les abysses de rêves inavertis.
Et tous les capitaines du monde sombrent en leur galion. Mais avec les espoirs s'effile aussi l'humain.
jeudi 28 mai 2026
Chronique empyréenne
Il y a des clairères où se baigner de poudre solaire. La flore hirsute ondule et se déhanche, piste isolée d'une banlieue galactique où dans les slows s'enlacent plantains et lamiers pourpres. Éole est musicien, DJ tisseur de rythmes aériens auxquels aucun humain ne résiste: celui qui s'aventure là est spasmodiquement parcouru de secousses, les bras magnétisés par les cieux se déploient doucement et l'âme exulte d'émois photosynthétiques. Et dans la canopée des bulles fusent en réseaux vasculaires, pétillent d'incandescente rosée, ensemencent l'atmosphère. Un train d'épaules avance circulairement quand l'étrange cheminée crache un souffle syncopé qui structure le monde, fait obéir le temps. C'est tout le corps alors qui de chair est durée, devient vapeur évanescente et circonvolutions d'Eros. L'ombre est celée d'âme concrète, pétrole inaperçu dans les cales d'un navire interstellaire qui perce du temps les coffre-forts.
La mémoire... La mémoire nous a perdu -- d'équation résolue... Et tout humain avance, inexorablement... Condamné et perdu de sa victoire cosmique, Horloger des étoiles, œil vaste qui veille sur le monde endormi.
mercredi 27 mai 2026
Callophagie
Être l'impulsion de tout sans l'achèvement du geste abouti, voilà une plaisante punition mythologique. Vivre dans les sagesses qui font les principes des grandes œuvres mais n'en être que le principe brut, rocailleux et irrégulier, requérant l'énergie d'une âme active, la forge des étoiles, un chemin de constance. Vivre en puissance tout ce qui fait la culture et justifie les statues surplombant les monuments, tous les hommages d'airain que l'on fait au Grand-Être. N'être pas même rien, juste ce peu de chose capable de décevoir.
Cela est vivre sans beauté et, pourtant, vivre pour la beauté. C'est arpenter la poussière des jours une gueule grande ouverte, affamée de sublime et ne pouvoir faire que manger l'éteinte énergie des autres.
Ce qu'on aimerait: c'est pouvoir se dévorer soi-même jusqu'au dernier atome, et que l'immanence de note chair soit un autel de transcendance; que l'acte enfin d'autophagie soit une exquise allégorie du temps, et faire de soi cette œuvre absolue, dont la création même est une destruction, et dont l'acte est achèvement continu.
On pourra dire alors qu'on est parvenu à créer quelque chose, puisqu'on aura pu le détruire ce faisant. Au lieu de suçoter l'indéfinie variété formelle des concrétions gestuelles d'âmes ennivrées de leur beauté, et la dissoudre en cette puissance que l'on est -- et que l'on hait.
Que ne donnerais-je pour me consumer dans la grâce d'une flamme, qui dresse verticale, une suave ondulation aux cieux.
Vaine passion
Au bout de la souffrance est une autre souffrance. Et, parfois, la fin d'un long tourment avive la douleur d'être sec; car l'âme s'abreuve d'alme souffrance. Ainsi fluctue la douleur de ceux qui ceuillent l'ombre pour y fleurir au cœur. Le sinusoïde algique de ce curriculum est néanmoins constellé de ces joyeuses plages, où quelque chose comme le bonheur cherche à se faire substance, à être positivement et trouver une essence. Mais la fleur du temps est éphémère, ses floraisons suivent une stricte saisonnalité: la relation est première, la joie n'est que l'ombre de la peine, celle-ci le sillage de la joie.
Nous ne trouverons rien au bout de ce voyage, rien d'autre que la nécessité de fendre jours et heures, pour ne pas se faire déchirer par cette flèche empoisonnée du temps -- et le temps est liqueur au dipsomane averti.
C'est vrai que nous sommes un néant, aspiré par les choses pour les séparer d'elles-mêmes. Reste à savoir comment ce qui n'est rien pourrait être aspiré... Dilemmes ontologiques, vous bâtissez le cercle aporétique où s'épuise l'homme. Ce cercle est le signe d'un refus cosmique: celui de fournir à l'angoisse la niche où se tenir en laisse. L'homme est son propre dieu, chacun des chocs heurtant le signifiant algique est le projet d'un monde, l'effet d'un principe sans racine et sans fondement, et qui doit se porter lui-même en même temps que le monde.
C'est une vaine passion que l'homme.
dimanche 24 mai 2026
Rêves gazeux
Fais ce que tu aimes
Et plus jamais n'écrit "poème"
Sur l'ivre gaz de ces souhaits
En vérité
La volonté ne sait vouloir
Vous voudriez
Quant à vous tout avoir
Vous mentiriez
Pour un instant y croire
Et pourtant...
Le monde un simple signifiant
Qu'il faut plier
Comme un papier gonflé de sens
Où l'âme trop anxieuse
N'y voit bien qu'elle-même
Anankastique est le voile
Qu'on jette sur ses riens
Il faut coudre une étoile
Sur l'envers de la peau
Le feu qui brûle en dedans
Fait-il de nous plus qu'une voûte
Un carrefour de vents
Qui sifflent un passage
Et que t'importe après tout
Qu'ombre soit ton visage?
mercredi 18 février 2026
Rêve du nanophyte
Le monde est un vaste écran, on y projette en permanence nos propres récits, nos fictions, qu'on aime appeler des possibles. Affalé sur un canapé, plongé dans les ondes acoustiques d'une amérique victorieuse, bombardé d'une filmographie impériale et qui exporte par train d'ondes ses représentations du monde, son mode de vie, ses dogmes, je pense à ce qu'aurait pu être ma vie. À ce qu'elle aurait pu être si seulement mes parents, sur qui je rejette lâchement la faute, avaient su voir en moi le potentiel que je me convaincs trop souvent y déceler. C'est précisément ce potentiel qui me fait contempler sur l'écran au carré des surfaces physiques, les destins que je n'aurai pas su tracer. Sis dans cet échec qui est le mien, conscient de mes quelques facilités, de mes quelques talents, je constate la vacuité de mes friches. J'ai laissé pousser ici tant de ronces que j'en suis resté prisonnier. Combien de canopées auraient pu nourrir ce sol?
La discipline est tout ce qui m'aura manqué, l'abnégation aussi. Mais je me suis vautré dans l'individualisme contemporain, capitaliste, celui du consommateur dont le seul horizon est l'infâme -- et infirme -- liberté claudicante qui ne sait se ruer que vers ce qui est assez bas pour être saisi par l'argent et la facilité. Il aura fallu tout le gâchis d'un destin, tout le gribouillage d'un possible ainsi nié pour prendre un tant soit peu conscience du saccage. Mais il aura fallu, surtout, cet enfant qui est désormais la responsabilité de mon âme, lui qui me fait être hors de moi-même, lui qui me fait mesurer ô combien le centripétisme de l'individu est une impasse mortifère, contre-nature, combien les vies d'aujourd'hui sont le chemin d'une nature qui se renie -- et se soigne comme elle l'a toujours fait: en détruisant les cellules infectées.
Je trouve mes contemporains laids, du moins ceux qui me ressemblent: nous sommes laids dans nos désirs de grandeur individualiste, dans nos pléonexies spoliatrices, dans nos désirs mimétiques d'être adulé, dans notre être. Notre essence même est une contradiction qui s'efface, peu à peu, un interminable occident. C'est normal, on suit le soleil couchant, jusqu'aux derniers rayons, rêvant d'une journée infinie, ou plutôt, d'un crépuscule languissant que l'on pourrait siroter au comptoir rougeoyant d'un désastre, distillant sa signification évidente: repos maintenant! repos, là, repos... On aura passé nos vies à chercher ce repos: dans la jouissance saturnale, éthylique, spectaculaire, dopaminergique, stupéfiante -- combien de noms pour ces torpeurs passives...
Je regarde donc ces fantasmes de naufragé, ces rêves de grandeur depuis ma petitesse nanophytique. Mais au final, si les choses avaient été différentes, aurais-je encore voulu des rêves qu'aura su faire germer la glèbe de cette anonyme agonie? N'est-ce pas l'époque qui rêve à travers moi cette fausse verticalité qu'est la gloire? que tous nous désirons pour nous-même afin de pouvoir être fiers, incroyablement fiers, d'excéder de quelques centimètres la flore épigée des congénères? Le nain rêve d'être géant, voilà tout. Au final le gâchis que je représente ne relève de la responsabilité de personne hormis la mienne et peut-être ne relève-t-elle pas même de ce moi qu'on phatasme un peu, qu'on croirait même palper tant les mots l'empaquettent. C'est la nature même du désir d'aspirer au grand Autre, et de planter dans la plus grande altérité les germes d'un bonheur interdit: l'idée qu'il existe un chemin où chaque pas est un exploit accompli.
Et pour celui qui réussit, l'échec est-il aussi la source d'une infuse nostalgie? celle de ceux qui vivent l'avenir comme un passé révolu.
Entropographie
Un cheveu de cuivre traverse mes souvenirs. La gaine enveloppe une information céleste, ondulatoire. Quelque chose dans l'air signifie quelque... vérité. Mes yeux la voilent et l'esprit s'oint d'intuitions.
Quel genre de vérité est le mensonge qui apparaît comme tel?
Un cheveu de givre, sur ma langue embrasée. Le froid absolu du cœur du monde parcourt mes artères. Au fond du grand Univers le néant. Un grondement au loin -- qui ronge mes silences.
Je crois qu'au fond, c'est dans l'essence des civilisations, comme une forme de vengeance du minéral. Ou bien sont-elles d'étranges formes de vie jaillies d'un vide cosmique, et qui se brisent comme des vagues à nos pieds.
Tiendrons-nous debout plus longtemps?
J'aurais voulu que mon ego capitule, qu'il offre à la Beauté ce passage. Vendre son âme en somme et, toujours, substituer l'inerte au vivant, que tout inorganique soit biographie.
Lorsque le dernier souffle sera buée figée sur la vitre des choses, qui sera là pour lire?
Oh Méduse insensée, statues de l'entropographie.
Va désir, électronise l'âme. Minéralise la durée en ce grand livre que nul ne pourra lire.
vendredi 23 janvier 2026
Les deux humanités
Toute ma vie d'homme, je l'aurais passé déchiré entre la vie du corps et celle de l'esprit. L'une me procurant des bonheurs animaux, ceux de la coïncidence parfaite, de l'identité, du présent. L'autre celle de la puissance, de la facilité presque mécanique de dérouler une logique qui semble infuser dans mes veines. L'une qui m'étale à la surface des jours, bâtit un corps éclatant de santé, un soleil de vitalité contenue. L'autre un éclatement d'univers, une expansion permanente de l'être, un vertige incomparable, la verticalisation effrénée qui fait de tout instant un départ, de chaque souffle, celui d'un embrasement de l'âme, la production d'un monde infini. Dans l'un, le corps doit périr, corridor de poisons oniriques, émonctoire par où circule d'incandescents tourments. Dans l'autre, le silence d'une âme aphasique, passive et créée, le lent roulement des jours qui passent et forment les anfractuosités d'un destin. Le bonheur est cette absurde croyance qu'il existe entre les deux ce curieux équilibre, encore inouï.
Toute la civilisation s'est bâti sur une névrose: celle de préférer le sacrifice de notre nature au profit de cet art caché d'ourdissage des mondes. La culture glorifie les âmes damnées, les écorchés pressés dans le ciel, comme la griffure de l'âme qui réfute la chair. La culture est une pulsion de mort, mais quel abîme de lucidité où se perdre! Quelle secrète élévation qu'une âme qui s'échappe des prisons de monde pour se faire dieu clandestin qui secrète le tout: une monade oubliée sous la mansarde d'un poème.
Dois-je rendre mon corps plus malade? Est-ce qu'une seule de ces perles vaudra le coup de tout rendre?
mardi 16 décembre 2025
I don't need more
Dans une rue de cette ville
Enceint par les hauts murs
Sur un trottoir éraflé
Ce soleil où j'ai plissé mes yeux
Tant de fois j'ai couru
Brut, sans dommage
Nul besoin alors
D'être là secouru
Le soleil aux cieux doux
Pétille en mon vieux cœur
De toute cette enfance
Qui coule d'encre noire
Car tout fait signe ici
Vers cet ailleurs réel
Dans un wagon du temps
Que j'aime parallèle
Je viens là en famille
M'enferme en la rue, seul,
Habite en des échos
De fantômes: un linceul
C'est la chaîne des nuits
Qui me ramène encore
À ce phare sémaphore
Où mon esquif affleure
Tant qu'on ne m'ôtera
Ce bon droit de visite
Et que joueront les notes
J'irai là m'exhausser
Ils pourront bien me voir
Contempler ce visage
Que nul ne saurait voir
Comme une vérité...
Qui peut tenir la clef
D'une âme autre que sienne?
J'ai chanté en silence
La chair, même issue de nous-même,
Est sourde à d'autres danses
Comme la marée dévore un littoral
J'abrite un océan d'éthanol inversé
Qui perce ma grand-voile
Comprends-tu désormais
Pourquoi la destruction
M'est un ruban de ciel?
Infini, criblé d'incertitudes
Qui sirote ma sève
Verticale altitude
Il me faut vivre aussi
M'élever comme toi
Pour qui je trace des chemins
Hors de la mauvaise ère
Je suis de l'autre espèce
Mauvais côté de la barrière
Cinq fleuves me font office
De réseau vasculaire...
Ma forme qui cherche la beauté
Passe par ces méandres:
Dans le flux de mes veines
Est un vent térébrant
C'est à ce prix vois-tu
Que je peux m'écouler
Sans finir asséché...
Mon âme a trop besoin des ombres
J'ai le tourment comme encodé:
Un circuit nucléaire
À me détruire je scintille
En des lueurs de firmament
Ne surtout pas durer plus que son temps
Filer plein feu vers le néant
Il n'y a bien qu'ainsi que l'on brille
Où brûlent les étoiles
En la poussière illimitée
vendredi 12 décembre 2025
Problèmes aristotéliciens: l'amitié
Présentation de l’amitié
Aristote essaie de dépasser les apories exposées par Platon sur la notion d'amitié, et il ouvre l'extension de la notion d'amitié à tout un ensemble de relations diverses (relations commerciales, relations politiques, relations familiales, etc.). Dans l'Éthique à Nicomaque (VIII, 2), il commence par poser trois conditions nécessaires qui caractérisent l'amitié et servent de base pour une définition. D'abord il affirme que l'amitié est une relation fondée sur la bienveillance: il s'agit de vouloir le bien de l'autre. Bien entendu, une telle condition ne suffit pas en ce qu'on ne peut qualifier d'amitié un sentiment de bienveillance à l'égard de quelqu'un qui nous hait (contradiction soulevée par Platon dans le Lysis). Il faut donc une autre condition qui ne fasse pas de l'amitié un lien unidirectionnel, parfois même secret, qui unit un être à un autre. La deuxième condition que pose Aristote est donc la réciprocité: il est nécessaire que celui à qui je veux du bien, veuille aussi mon bien. Ce n'est qu'ainsi qu'on peut sortir des contradictions pointées par Platon qui pourraient mener, par exemple, à nommer amitié, le sentiment que quelqu'un nourrit secrètement envers un autre qui l'ignore. Mais cela ne suffit pas car, si l'on s’arrêtait à ces deux seules conditions, nous nous trouverions dans une situation où deux individus pourraient nourrir de la bienveillance l'un envers l'autre sans même le savoir. Imaginons, par exemple deux collègues de travail, qui ne se connaîtraient qu'assez peu mais ressentiraient a priori une forme de camaraderie l'un envers l'autre. On ne saurait parler ici d'amitié puisque les deux collègues pourraient très bien ne pas s'adresser la parole, s'observer à relative distance et s'apprécier sans que ni l'un, ni l'autre ne le sache... Curieuse amitié. C'est pour cette raison qu'Aristote pose une troisième et dernière condition: la conscience de l'inclination de l'autre. Il faut que les individus sachent que l'autre leur veut du bien et inversement. Ce n'est qu'alors que peut s'établir, en pleine conscience, une relation basée sur la confiance et que chacun se sente une partie d'un tout (la relation) qui les inclut.
Aristote explique plus loin (Ibid., VIII, chap. 3, 4) qu'il existe deux sortes d'amitié: l'amitié accidentelle qui se caractérise par le fait qu'on aime autrui pour ce qu'il nous apporte et non pour lui-même. Autrement dit l'ami est un moyen d'atteindre une fin, la relation est en ce sens instrumentale : elle ne prend pas son sens en elle-même mais en l'objet visé qui peut être double d'après le stagirite: l'utile ou l'agréable. Une amitié accidentelle basée sur l'utilité serait, par exemple, celle d'une personne de la famille qui vous aide à obtenir du travail grâce à ses relations. Une amitié accidentelle basée sur le plaisir est, typiquement, la relation entre deux amants se procurant l'un à l'autre du plaisir. Il faut noter qu'une relation peut être cultivée en vue du plaisir dans un sens et en vue de l'utile dans l'autre sens (par exemple le jeune homme qui couche avec des femmes mûres non par goût mais pour les avantages qu'il en retire est donc lié par l'utile, tandis que la femme mûre qui prend plaisir à l'acte charnel avec un joli corps est liée par l'agréable).
Ensuite, existe un autre type d'amitié nommé essentielle ou achevée qui se caractérise par le fait que chacun est aimé pour lui-même, en son essence. Nous reviendrons là-dessus plus tard.
L'amitié est aussi une relation qui requiert une forme d'égalité (Ibid., VIII, chap. 7). Si, par exemple, quelqu'un retire une grande utilité d'une relation, de manière asymétrique, alors il devra, d'une manière ou d'un autre, donner quelque chose (de l'honneur par exemple) en excès, afin de rétablir la balance. Cela dit, l'asymétrie qui caractérise certaines relations rend impossible cette égalité: c'est le cas, par exemple dans la relation qui unit un Dieu à ses fidèles. Dans ces cas-là, il n’est plus loisible de parler d’amitié.
Première contradiction : la compétition pour la vertu
C'est au livre IX que vont émerger certaines contradictions qu'il s'agit de mettre en lumière. Il existe une première tension dans le fait que l'amitié véritable, essentielle, implique l'altruisme, les véritables amis sont "ceux qui souhaitent du bien à ceux qui leur sont chers dans le souci de ces derniers" (Ibid., VIII, 2). Toutefois, après avoir dit cela, le stagirite affirme que l'amitié pour autrui dérive de l'amitié pour soi-même (philautia): "Les marques amicales qui s’adressent aux autres et qui permettent de définir les formes d’amitié proviennent apparemment des attitudes que l’on a pour soi-même" (Ibid., IX, 7.1). Ainsi, on commence à entrevoir que ce qu'on aime véritablement chez autrui n'est peut-être rien d'autre que le reflet de soi qu'on y entrevoit... Mais Aristote va enfoncer le clou en distinguant deux formes d'amour de soi: la pléonexie qui définit celui qui cherche à s'attribuer plus de biens que les autres (tels que les biens matériels ou les honneurs) et l'amour de soi qui consiste à vouloir pour soi le plus de vertu possible: "Car supposons quelqu'un qui s'empresse toujours de passer lui-même avant tout le monde pour exécuter ce qui est juste ou ce qui est tempérant ou n'importe quoi pourvu que cela traduise la vertu; et, supposons quelqu'un qui, en somme, revendique toujours pour lui-même la beauté du geste: personne n'ira dire de l'intéressé qu'il cultive l'amour de soi et personne n'ira le blâmer. Pourtant, on peut penser que c'est plutôt chez ce genre d'individu que se trouve l'amour de soi. En tout cas, il se réserve à lui-même le plus belle part c'est-à-dire ce qui est bon au suprême degré." (Ibid., IX, 7.4.3.1-2)
Aristote confirme cette tendance de l'ami vertueux à se réserver la plus belle part un peu plus loin (Ibid., IX, 7.5): "Car il est prêt à sacrifier ses richesses, honneurs et en général tous les avantages qu'on se dispute, pourvu qu'il puisse revendiquer pour lui-même la beauté du sacrifice. [...] Car c'est ainsi que vont les choses: à l'ami les richesses, et à soi-même ce qui est beau. Donc, le plus grand bien, c'est à soi-même qu'on le réserve." On note ici que l'ami vertueux rentre presque en compétition avec son ami, sa grandeur d'âme demeure calculée, ce qu'il cède à autrui, il le récupère en dignité morale, cette "plus belle part" qu'on se réserve à soi-même... Le sacrifice est donc toujours une manière de renvoyer à soi-même, de se réfléchir à travers l'abnégation en s'élevant plus haut que cet égal qu’est l’ami.
On peut alors se demander si les amis ne sont pas des égaux parce qu'ils sont chargés d'apparaître, à nos yeux, estimables, dans l'exacte mesure où cette valeur permettra de magnifier nos propres actions, actions susceptibles de nous hisser encore un peu plus haut que nous-même, et donc qu'eux. En ce sens, il semble que nous soyons précisément dans une relation d'amitié accidentelle fondée sur l'utilité: celle de pouvoir contempler à travers l'ami sa propre valeur morale, confirmée voire sublimée, et de l'utiliser pour rivaliser de vertu et se tailler, à soi-même, la part du lion: "[...] nous sommes malgré tout mieux en mesure d'observer les autres que nous même et leurs actions plutôt que nos actions personnelles" (Ibid., IX, 8.3.2).
Deuxième contradiction : aimer la vertu plus que l’ami
Mais ce n'est pas tout: une deuxième contradiction, peut-être plus profonde, se fait jour à travers l'argumentation du philosophe. D'après sa définition de l'amitié achevée, celle-ci consiste à aimer une personne pour ce qu'elle est. Le problème étant que pour Aristote, l'identité d'un homme est son essence universelle, elle n'est pas ce qui fait qu'il est un être unique (sa matière par exemple son idiosyncrasie accidentelle), mais elle est une construction par une disposition (hexis), c'est-à-dire l'habitude acquise d'agir de telle manière, la sédimentation des actes passés, une disposition rationnelle à s’orienter vers le bien. Ainsi le désir délibératif qui est ce vers quoi l'individu va tendre, ce qu'il va choisir de faire, est fondamental dans la constitution de l'identité, or ce désir délibératif est précisément ce que vient qualifier la vertu en tant que juste milieu dans le choix. La vertu est une disposition décisionnelle, une manière de choisir.
C'est donc cette manière de choisir que l'on aime en l'ami, cette tendance à choisir en chaque chose le juste milieu qu'on nomme vertu. Mais ce qui permet à l'homme de choisir le juste milieu, c'est la raison calculatrice qui produit la prudence comme sa fonction. Or c’est bien là que gît l’identité de l’individu en tant que personne morale. Si l'identité de l'ami est la vertu, c’est-à-dire une pure fonction, une disposition à choisir le juste milieu, alors, précisément, nous aimons une qualité universelle et non un être dans sa singularité. Par conséquent l'amitié est impersonnelle, ce que nous aimons chez l'ami c'est un idéal, une idée, la vertu, celle-la même que nous retrouvons en nous, à laquelle nous pouvons nous identifier. Or si l'on peut s'identifier à son ami via une qualité, c'est précisément que cette qualité est impersonnelle, qu'elle est commune, potentiellement universelle car propre à tous les hommes. Ainsi Aristote ne peut éviter de retomber dans les limitations exposées avant lui par Platon. Nous n’aimons pas l’ami pour lui-même, mais pour ce qu’il est qualifié par une disposition vertueuse, une disposition ancrée à choisir le bien mais est-ce là où gît la véritable identité d’une personne ?
jeudi 27 novembre 2025
Dipsomanie
Qu'ai-je à faire, au fond, de détacher de moi des lambeaux de mon être en ces désirs lagéniformes. C'est une mauvaise fée qui s'est penchée sur mon berceau et qui de la pulpe d'un doigt, m'a fait malade à vie. Ce ne sont que promesses d'au-delà qu'un dipsomane avale, en passant au napalm cette chair qui se cache. L'intérieur est ce qui est le plus accessible, et des poisons sucrés tapissent mes muqueuses, déciment par batteries le biotope qui bruisse dans les cales -- d'une vie qui, peut-être, est le seul auteur des destins...
vendredi 24 octobre 2025
J'adore un dieu Néant
Il reste tant à élucider en la cendre noire des souffrances... Je me suis pris d'amour de mourir alors à quoi bon reculer... maintenant. Maintenant que la brûlure est partout, dansante sur les murs, accrochée à mes cieux, lovée au creux du cœur, radiant de mes regards -- et met le monde en flamme.
Il faut vivre un peu pour comprendre. Qu'il n'y a rien à comprendre; que les gens sont minables parce que la douleur se projette alentours, parce qu'il FAUT, parce qu'on DOIT exprimer le tourment, et que toute âme ahane sur un rythme effréné l'impondérable solitude des consciences, l'idée -- qu'on n'ose regarder bien en face -- que l'homme est un enfer.
Mais il est de ces êtres en qui l'embrasement génère une violence qui se tourne en-dedans, implose l'âme en peine, et creuse et fore un lourd trou noir. Et c'est alors un double-enfermement redoublant la conscience, l'horizon du tourment ravale la lumière, et le train des lueurs circonvolute, vain, en des signes du Beau observé par soi-même. Et qu'on se hait alors, dans ce palais hyalin où tout se réverbère, où toute la lumière ramène au centre impossible de soi.
Heureusement que la souffrance est là, éternelle, un néant sur fond duquel émerge tout l'être qui déborde en des larmes de mondes -- ces mêmes mondes où de petites lueurs d'âme grouillent, s'entrechoquent et se dévorent de solitude et de tristesse. Ô combien je comprends les dieux, les cris de l'agonie produisent, quand on les capte au bon moment, sous le bon prisme sensoriel, d'incomparables harmonies. Nous sommes tous dans cet enfer cosmique pour jouer notre partition, et tous nos cris forment une symphonie qui justifie toutes les peines, toutes les déchirures du temps, la pourritude qui ronge, l'amour qui s'évanouit dans un éclair de vérité -- le vertige indicible de regarder le temps délier tous les nœuds des choses et des êtres...
Il fallait que tout ça arrive, autrement... Autrement point d'entropologie, point de chantiers dévastés où demeurent plantés dans le sol du néant la teratographie de ceux qui s'essaient à créer. Des rangées de monstruosités difformes, polymèles, acéphales, et parfois qui vous crèvent le regard, même paupières fermées, tant est si beau l'élan des humains qui s'entraiment. Parmi les hommes combien s'immolent à ce désir de s'unir à autrui, de percer la cloison, s'aboucher à une âme, s'absoudre des pêchés qui nous rivent aux braises, décollent notre peau, nous font errer à vif?
J'ai beau me plaindre je ne changerais pour rien l'ordalie qui lie mes lettres l'une à l'autre en cousant un linceul de mots: qu'il devienne ma peau, il a au moins pour lui de ne pas emporter la saleté de la vie, l'odeur de la chair, la maladie qui dévore. Les mots ne sont rien et pour cela ils sont mon idéal, ce que j'ai toujours rêvé pour moi-même sans pouvoir l'accomplir.
Ce soir je me perds encore un peu dans le dédale de ce pays sans borne, je frotte ma peau aux épines qui percent l'épiderme se gorgeant de mon sang comme une plume d'encre. C'est de ma vie, de ma joie, de toute cette vaine formation d'unité que j'écris ma nature -- ma vraie nature, pas cette parodie d'existence qu'est la vie animale où tout se fond dans l'oubli minéral. Non je parle de la vraie nature qui est de se dissoudre à devenir idée, signe. Je parle d'une mutation plus radicale que celle du génome, capable de résoudre l'équation, d'offrir le résultat si beau du rien, du zéro qui contient l'infini.
Je cherche à me défaire de moi et pour cela je nage en la souffrance, yeux grands ouverts, j'observe les abysses où meure la lumière. Je veux m'éteindre, comme elle, dans l'horizon lointain, là où tout n'est qu'idée de tout ce qui n'est pas -- pas même pensable, pas même infinitésalement possible.
J'adore un dieu Néant, car il est la seule chose à mériter le pieux nom d'Être.
Et laissez-moi me vanter, laissez-moi vous dire à quel point je suis différent de vous; vous qui trouvez en vos vie du sens, vous qui aimez le monde et gardez bon espoir. Votre regard ne passe pas le voile, ne sait voir en l'abîme. Et oui je prétends moi mieux voir, laissez-moi donc tourner en avantage ce qui est anathème. Il faut bien justifier un tant soit peu ce que l'on est, et puis faire croire aux gens que c'est un don unique, inestimable, que de voir à toute heure l'ombre manger le jour. Car je regarde la lumière, et l'ombre la domine: au cœur et tout autour... Voilà ce que saisit mon âme, voilà ce que veulent empoigner mes mains qui crachent, comme incisions sur le réel, la forme sombre des mots.
J'adore un dieu Néant -- pouvez-vous seulement imaginer à quoi il ressemble? Pouvez-vous concevoir un néant? Je n'ai pas d'autre but et point d'autres élans. J'adore un dieu Néant.
J'adore un dieu Néant.
samedi 4 octobre 2025
Circuit imprimé
Je suis câblé pour la souffrance: l'équilibre du tourment est mon moyen de ne pas mourir -- dans un néant d'ataraxie. Boire est un destin. Le poison dépresseur coule en mes veines comme une essence de beauté. Tout, je dois tout transformer; des plaies sanieuses de l'existence ourdir un lot de Galatées. Qu'une prose mellifère coule des étoiles sur les brûlures du monde en flamme: c'est à mon cœur d'éponger la laideur pour devenir l'étoile pulsatile du Nord -- au creux d'autres poitrines.