lundi 13 juillet 2026

[ Zoé ] Tu peupleras la Terre

 Le premier signe de la servitude est cet élan obscène en avant qui semble vouloir crever le ciel et nous faire posséder de la plus vile des manières les choses. Bander son être comme une corde tendue prête à claquer et projeter son code au cœur de toute altérité -- il n'y a peut-être qu'ainsi que l'on possède une chose, en s'y lovant et, central, y dévorer de l'intérieur cet autre qu'il nous faut assimiler. Toute vie est une forme de dévoration où le sujet n'est qu'un prétexte élaboré à la perpétuation de l'espèce. La petite mort nous rappelle, par l'acharnement obstiné et stupide avec lequel elle se répète, l'inanité de notre entendement, la dérision de notre volonté -- nous a-t-elle seulement, une seule seconde, appartenu celle-ci?

Et l'autre, à côté, qui croit tenir sous ses doigts le chevalier ardent pourfendeur des dragons qui la hantent? Ne voit-elle pas cette verge ridée et exsangue que toute vie semble avoir abandonnée? Ne sent-elle pas qu'en cet instant ces caresses nous semblent pire qu'un viol tant le servile pont de chair qui nous liait s'est alors effondré? Faut-il donc que la chimie excède infiniment la conscience afin que se poursuive le cauchemar de la vie...

La vérité n'est pas une propriété des jugements

 Il faut mettre en lumière l'erreur fondamentale de ceux qui débattent et croient pouvoir prouver la vérité d'une opinion parce qu'ils usent de démonstration. Ceux-là sont persuadés qu'une démonstration mène à une vérité objective qui en découle nécessairement et que, pour cette raison, l'opinion qu'ils viennent de défendre par ce procédé est plus vrai que celle de leur interlocuteur. Quelle grave erreur ils commettent alors.

Cette erreur consiste à substituer à la nature méthodique de la raison, instrumentale, une essence fondamentale, or, disons-le une fois pour toutes, la raison n'est pas un fondement. La raison est une méthode, un moyen, un instrument, et, comme tout instrument, elle est le moyen pour aboutir à des fins en nombre indéfini; des fins parfois contradictoires. Pourquoi? Parce que la raison, en tant que fonction, ne peut produire ses propres valeurs, celles qu'elle devra traiter, et que celles-ci sont nécessairement le fruit d'un acte subjectif, d'un choix et donc relèvent de l'opinion et non du fait objectif (= une idéée pure de la raison). En ce sens, ceux qui débattent font toujours l'erreur (les plus intelligents feignent d'en être dupes) de croire que leur interlocuteur part des mêmes opinions, des mêmes valeurs, des mêmes sens pour raisonner, et ils s'étonnent ensuite d'arriver à des résultats différents, incompatibles voire contraires.

Il faut bien comprendre que la raison peut tout prouver, elle peut produire à volonté des antinomies insolubles et le sol de l'expérience, n'en déplaise au vénérable Kant, n'y changera rien: aucun fait n'est objectif et pur, tout état du monde peut faire l'objet d'une interprétation divergente, toute perception, aussi objective se voudrait-elle, est déjà le fruit d'un ensemble de jugements, de biais, phylogénétiques ainsi qu'ontogénétiques. Et si l'expérience humaine semble reposer sur des structures transcendantales à peu près similaires, n'oublions pas que la complexité du monde, sa propriété de pouvoir être analysé indéfiniment, rend tout fait (= une perception intersubjective, dont on a retranché tout ce qui relève de l'idiosyncrasie) absolument indéterminé -- ce qui a pour conséquence qu'un fait est réagençable, interprétable, à l'infini... Il est donc en droit impossible que les faits fondent les opinions, les jugements, les valeurs qui servent de matériau à la raison.

La raison prend racine dans l'arbitraire et ses fruits ne dépassent donc jamais le statut d'opinion (dès lors qu'ils prétendent dire queque chose non plus des opinions elles-mêmes mais du réel). C'est en ce sens que je défends, depuis longtemps, l'idée que la vérité est impossible en tant que jugement achevé, mais qu'elle est tout à fait possible en tant que modalité du jugement, c'est-à-dire en tant que sa nature est d'être une relation aux jugements. Autrement dit la vérité est une manière de se rapporter au jugement, elle est une attitude, une démarche: l'impossible suspension de la recherche et du doute. La vérité est par essence activité et non chose: elle est un mouvement. La vérité n'appartient pas à un jugement, elle n'en est pas une propriété et par conséquent elle ne s'oppose pas à l'opinion ou à l'erreur, elle ne peut dénoter la victoire d'une idée sur une autre.

La vérité est la propriété d'une âme -- en chantier.

vendredi 10 juillet 2026

[ Entropologie de l'Eros ] Huitième âge

 Huitième âge de l'amour, où l'on cesse de chercher un labyrinthe. Peut-on vraiment chercher une âme, comme s'il s'agissait de reconnaître en autrui quelqu'un déjà rencontré -- ou pire, quelque idée ou concept... Il faut croire que l'on obtient rarement ce que l'on veut lorsqu'on agit dérisoirement. Quelque chose en nous abandonne et cesse le pathétique manège qui nous amène à traverser les femmes comme des terres hospitalières -- de celles qui intiment au nomade d'enfin prendre racine.

Arrive un jour où l'on sait qu'on ne trouvera rien parce que le concept même d'âme sœur est pathétique, parce que le réel est toujours ce qui fait plier même les théories les plus cohérentes. Toute la vitalité d'un homme peut alors refluer vers un grand large qu'on imagine à défaut de le percevoir. Les matins ne sont plus témoins de ce rituel étrange par lequel on se verticalise pour s'unir à un drap dont le poids nous rappelle une main d'autrefois.

On peut errer ainsi plusieurs années, sans qu'une quelconque femme ne puisse réveiller en soi le moindre élan obscène. On regarde, par habitude, on se croit homme parce qu'on l'a été. Mais ce qu'on est devenu fait mentir nos habitudes, ectoplasme éthéré, conque abandonnée, église inhabitée. On glisse sur le présent dépourvu de désirs, avec pour seule moteur une inertie paresseuse qui maintient l'illusion -- pour autrui.

On cherche sa masculinité, qu'on ne trouve plus dans le marbre sculpté de ce corps qui n'est que simulacre. Quelque femme de passage parvient à réveiller en nous le mouvement réflexe de vaine séduction: on concrétise parfois, par un mélange des fluides dont on reste spectateur impuissant -- et plus on se regarde faire et plus on se dégoûte. Encore, prisonnier du mensonge, encore à buter sur ce mur: et pour quelle raison se forcer à croire qu'est encore là ce qui a disparu?  La réponse est philosophique, c'est-à-dire indéfinie.

On se demande pourquoi se lever et ce qui meut notre carcasse à travers la mélasse des jours pesants. On ne sait plus être homme sans ce sexe qui nous a édifié et que reste-t-il donc de celui qui ne sait se reconnaître dès lors qu'on lui retire sa seule identité?

Huitième âge de l'amour, où tous les masques tombent. 

[ Entropologie de l'Eros ] Septième âge

 Septième âge de l'amour, où l'on poursuit la jeunesse. Parce qu'elle est miroitante, comme une peau d'océans et qu'il nous faut leur profondeur pour y noyer le remord. La jeune chair inexpérimentée aime éperduement et l'on ne cherche qu'une chose: combler le grand trou noir de note âme, conjurer le mauvais sort. Combien l'homme abîmé est charmant lorsqu'il assume ses blessures, comme il brille de sa virilité lorsque la force est la grand-voile criblée d'entailles qui témoignent des batailles passées.

On séduit l'autre qui n'a pas connu d'océans si profonds que nulle part on n'y a pied. Et l'on se fait l'initiateur, le boutefeu qui allume la mèche d'une flamme de femme qui finira par onduler sous les caresses en réchauffant le monde. On trouvera bien une satisfaction dans le premier vrai râle de jouissance, celui où l'autre s'abandonne et libère la puissance autrefois contenue.

Mais on se lasse de ce qu'on a construit soi-même et il faut s'en aller pour sonder un abîme qu'on ne peut pas comprendre et qui semble sans clef. On veut se perdre dans un labyrinthe pouvant être tombeau, dans le dédale d'une conscience qui ne se livre -- et qu'il faut déplier plusieurs vies durant pour en cartographier les continents.

Alors on se fond dans la nuit, comme on l'a toujours fait, tandis que l'autre pleure dans les draps chauds qu'on a quittés, et la chaude obscurité de l'été nous enveloppe alors que nous déambulons dans d'étroites ruelles et que tambourine en la poitrine cette solitude familière ainsi que la cruelle nostalgie d'un passé non avenu, et peut-être impossible. 

Septième âge de l'amour, où l'on bâtit des femmes qu'aimeront d'autres hommes.

vendredi 19 juin 2026

Entropographie

 On croit avoir forgé le terme entropologie et on découvre, vers 23h57, qu'il a en fait été créé par Lévi-Strauss... Tristes tromperies. Il faudra donc amender le titre de cette entreprise poétique et lui substituer celui d'entropographie. Car c'est avant tout une écriture (graphé) de la dissolution qu'est l'entropographie, et donc une tentative néguentropique d'enfermer en des formes le procès même de leur inexorable défaisement. N'est-ce pas là un projet particulièrement spinoziste? Étudier la nécessité pour employer sa force de décréation à des fins créatrices... Se nourrir, en somme, de la souffrance et du déclin pour produire quelque beauté, et, figer ainsi le devenir en être. Mais au contraire du sage d'Amsterdam, nous n'en aimons pas plus la Substance pour autant, pas plus que le brodequin qui nous broie peu à peu les chairs. Il ne s'agit pas d'aimer voyez-vous mais de sublimer la souffrance -- ou du moins l'endurer.

mardi 16 juin 2026

[ Entropologie de l'Eros ] Sixième âge

 Sixième âge de l'amour, où l'on saute à pieds joints sur les traverses. On finit par sortir d'une souffrance lorsque la douleur actuelle est plus grande que celle qu'on peut imaginer dans tous les futurs. Mais cela n'arrive jamais... Il existe toujours un ailleurs désirable... Mais ce n'est peut-être pas le cas de tous, et l'autre qu'on croyait un geôlier a décidé de fuir et de quitter la cage de nos remords. Il a fallu admettre qu'un reliquat d'amour brûlait encore un feu dans notre réservoir, et la douleur alors se fit encore plus grande, et si dévastatrice que le seul ailleurs plus enviable devenait le néant. On croit en Dieu lorsque l'on veut mourir sans en avoir la force. On se voudrait frappé par la foudre divine, évaporé sur place sans même un résidu de cendre témoignant de l'impasse.

En attendant il faut vivre: et comme toutes les vies c'est la suite inepte des gestes programmés de la survie qui s'égrennent mécaniquement, adaptée à l'environnement social qui fait le monde humain. Tout ce qui nous semblait impossible est à l'instant réalité. La fenêtre par laquelle on rêvait d'autres jours est devenu le ciel sous lequel on dérive. Et savez-vous à quoi l'on rêve désormais? De retrouver tout ce qu'on a perdu et qui constituait notre cellule, on rêve que le regard du geôlier nous emprisonne encore à son cœur et son corps, avec les mêmes lianes de ronces qui nous ont écorché à vif. On rédige sur de petits bouts de papier des vœux adressés à l'Univers en tant que Grand Aiguilleur du ciel. À force on ne sait plus qui l'on est, si tant est qu'on soit encore possible en tant que prétendue essence qui viole constamment la non-contradiction.

En fait l'autre avait raison, tout ce qu'on croyait sur soi n'était qu'un doux mensonge, chaque critique méritée... Impossible de se faire confiance à nouveau, des ruines qui subsistent on ôte les pierres, jusqu'à ce qu'il ne reste rien du moi qu'on croyait pourtant être. On ne se fera jamais plus confiance. On détruit son égo, on coïncide, peu à peu, à ce rien qu'on a toujours été. Il n'y a pas un jugement qu'on ait eu autrefois qui ne soit aujourd'hui non avenu. On se dissipe dans l'air marin qui devient plus tangible que tout ce que nous sommes. Les autres peuvent nous traverser, jamais plus personne ne nous heurte: il n'y a plus d'intériorité, nous nous sommes retournés de l'intérieur, nous sommes n'importe qui, nous sommes tout le monde, nous sommes le monde...

Sixième âge de l'amour, où  l'on ne croit plus en soi, car il n'y a plus de soi. 

lundi 15 juin 2026

[ Entropologie de l'Eros ] Cinquième âge

 Cinquième âge de l'amour, où l'on voudrait se reposer d'aimer. Rien de plus difficile qu'être seuls à deux. Ne plus voir dans les yeux d'autrui qu'un simple reflet dépourvu de sentiment, l'image spéculaire d'un homoncule isolé et qui ne vaut pas plus qu'un mobilier inane au sein d'un monde éparpillé. Manger dans le silence masticatoire, et le heurt des couverts, chaque seconde rapetisser un peu plus pour finir écrasé par tout le poids d'un passé démissionnaire. Une fenêtre, en face de soi, une porte de sortie pour l'âme encagée qui veut, qui doit, trouver un lieu de l'espace et du temps à l'abri de l'hostilité... Avoir le droit de vivre sans être cause de déception, de souffrance et de colère, avoir le droit d'exister sans la condamnation d'un regard qui vous reproche de ne pas correspondre à une image d'épinal qu'il ourdit de ses vœux. Mais la fenêtre est trop proche d'une autre, dangereuse, qui vous fusille sans même vous avoir mis en joue, un regard crucificateur capable d'enfermer une âme sans pourtant la mirer.

Il ne reste qu'à rêver de chaque instant qui déraille le train d'une lente déportation, de ces moments clandestins entre deux wagons où les traverses défilent sous nos pieds, promesse d'une terre ferme où échapper à la prise d'otage d'un naufrage amoureux -- où l'on aimerait sauter à pieds joints. Encore faudrait-il avoir du courage... Il est plus confortable d'errer de compartiment en compartiment, à regarder le monde alentour défiler prestement: un monde où tout est à sa place. Tandis que nous... c'est la fatalité qui nous séquestre, le crédit, le maison; la fatigue est la glue qui arrime un homme à sa perte: la liberté c'est la guerre de ceux qui croient en un possible non renié pour eux-mêmes. Indécent syndrome de celui de Stockholm qui fait vivre les hommes en cellules semblables: leur seule fierté, l'aboiement canin quand les maîtresses les sortent pour faire leurs besoins et se retrouvent un peu. Chacun se renifle et croirait se trouver dans le derrière de l'autre: à croire que la lâcheté a un parfum unique.

Cinquième âge de l'amour, où même l'élémentaire se dissout dans le temps corrosifs.

samedi 13 juin 2026

[ Entropologie de l'Eros ] Quatrième âge

 Quatrième âge de l'amour, celui des fissions nucléaires. On était libres et beaux: on décida d'emménager ensemble, d'entremêler nos vies comme deux vignes enlacées jusqu'à ce que la liberté étouffe sous la pression d'aimer. La spontanéité devenue habitude est mobilier encombrant qu'il faut enjamber, autrui s'est disloqué dans la contrainte de survivre: une ligne de plus sur le post-it des corvées, une bouche à nourrir, un cœur à satisfaire lorsqu'on aimerait rentrer chez soi, ne plus penser à rien, se reposer de tout, du monde, des autres, du contrat de travail qui nous fait instrument d'une immense machine.

La petite pousse partant de l'intersection dyadique s'élance et suce la sève, ralentit la croissance, interrompt jusqu'à l'histoire. Figé dans l'infini cylique d'une journée récurrente, le couple s'interrompt, suspendu dans la nouvelle mélodie qui s'élève. On aime alors de toute son âme un fantôme qui hante nos plus sombres colères, et qui parvient encore à souder le noyau autour d'un souvenir qui perce le silence. Dieu qu'on est seul au centre des cris: sortir avancer, marcher fuir éviter l'étau qui serre les cœurs de ceux qui errent sur une route où le froid lance une interrogation lancinante: à quel moment la transcendance nous a-t-elle donc abandonnée? Les années sont gelées, on se dit qu'il fera beau demain, qu'il faut attendre et patienter, les fibres de nos âmes se resoudent aussi, n'est-ce pas? et réparent les amours comme un nœud dans l'écorce. Mais la même balade, ô fuite du foyer, nous fige soudain des années plus tard encore exactement au même point, un peu plus de chaos dans le cœur, un peu moins d'illusion, dans l'erreur, dans le leurre; c'est la peur qui étreint, familière, qui susurre: la douleur éculée ne vaut-elle pas mieux qu'un tourment inconnu?

L'arbre n'a plus d'aubier, l'enfant grandit heureux, le passé n'a plus d'importance, l'avenir doit se nourrir, et l'ancien mourir... Nous étions biens ensemble, lovés dans l'illusion qu'un sentiment puisse vaincre l'entropie. Mais le réel est tenace, il se contente d'être là tandis que nous, simplement, devenons. Sur les rayonnages de nos bibliothèques en série, dans ce que nous pensons être le lieu singulier du foyer, nous contemplons les mues d'anciennes peaux: nous étions si heureux alors ou avions l'air de l'être; de toute façon l'on ne se souvient plus, la distance est trop grande entre là-bas et maintenant: nous ne reviendrons plus.

Alors un simple geste nous renvoie le reflet de celle qu'on aimait, et dans ce tout petit geste inaperçu du monde, est impliqué tout ce qui provoque un amour à brûler grand d'un feu sans frein. Mais les couches d'amertume sont épaisses, trop dures à traverser: on avale ce geste en le laissant couler dans la mémoire où il rejoint les rayonnages de ce cruel diaporama de l'amour, où tournent si joyeux nos souvenirs en caroussel... Combien de temps les cœurs se désintègrent? L'amour est matériau fissile, et sa dissolution radioactive.

Quatrième âge de l'amour, où l'on désintègre l'atome en particules élémentaires.

dimanche 7 juin 2026

[ Entropologie de l'Eros ] Troisième âge

 Troisième âge de l'amour, où l'on a conquis le temps.

Un jour il faut soigner la maladresse, les doutes dirimants et les fêlures qui entraînent sous les flots. Nous devons tous connaître l'aube après la brune, grandir sous la chaleur d'un astre capable de souffler la nuit dans les temps abolis, non avenus. Il faut apprendre à être un homme, comme toute chose en ce monde, et aucun raccourci ne peut mener au but. Le voile, tout doucement glisse du visage à nos pieds, et ce que nous voyons se dessiner dans le miroir de l'expérience n'est rien d'autre que l'avenir se tenant devant nous, maintenant.

L'autre n'est plus le film de rêves animés s'agitant sur la toile d'une timidité maladive: l'autre est cette liberté réelle qui nous élit chaque seconde, chaque souffle exhalé, qui hurle notre nom par grappes de phéromones, dessine notre théorème en vibrations acoustiques lancées vers la lune. Une âme allume une autre et l'on se sent plus libre à deux qu'on peut l'être soi-même, parce que tout ce qui érupte en nous de spontanéité jaillissante est adoré sur l'autel du désir, comme un puissant enthéogène. Il n'y a pas un regard alors qui ne soit un miracle plein de grâce. Deux incendies se lèchent dans une danse osmotique et c'est tout l'univers qui plie genou devant l'être qui croît: on est devenu, ça y est, un homme, la force incontestable d'une virilité furieuse et pleine d'elle-même.

Rien ne peut rendre pus ivre qu'une liberté déchaînée qui vous agrafe contre un mur avec sa langue inquisitrice, ses dents qui mordent dans la pulpe de lèvres entrouvertes, ses cheveux qui encadrent le centre élu du monde, l'aiguille de son regard qui vous perce la chair et l'âme. Et les vapeurs de ce corps qui retombent en mousseline sur vos pores pour ne plus vous quitter durant des heures, où fermer les paupières devient dangereux tant cela vous transporte en d'autres galaxies, tant et si loin de tout le monde inepte qui demeure en décor sur le bord de cette histoire. Alors on ferme les yeux au milieu d'une avenue pleine d'automobiles, et l'on avance sans plus regarder comme un saint crucifié par trop de transcendance.

Pour la première fois de sa vie on se sent digne de beauté, quelque chose, dans la structure de nos être, s'est redressé pour de bon, une fière verticalité nous érige en adulte sur le sol des autres, les autres qui, enfin, ne nous écrasent plus de leur vertige cyclopéen. Nous sommes un titan, incassable, un corps inondé de présence parce qu'idéalité. Deux libres âmes se récoltent dans une profusion de fruits où s'écoule un soleil, et toutes les ténèbres du Grand Vide ne peuvent éteindre l'incendie ravageant de lumière un coin presque ignoré du monde, un couple de destins.

Troisième âge de l'amour, où l'on est devenu soi-même en l'aube étincelante.

jeudi 4 juin 2026

[Entropologie de l'Eros ] Deuxième âge

 Au deuxième âge le néant fait place à des fruits plus réels. Mais on n'a pas de langue assez habile pour en goûter le jus. Les dents sont maladroites et mordent dans la peau amère. On est embarassé de soi-même, on s'écorche et se blesse; on aimerait tant fusionner mais on a honte de soi, de son inexpérience.

Tout de même: la fièvre, la fièvre jusqu'aux tempes, dans les membres qui s'emplissent, tout va trop vite, on brûle les étapes, et le chateau s'effrite, retombe dans la glaise. On se déçoit alors bien plus encore qu'autrui. Mais ce n'est qu'une étape, et bientôt l'on se hait d'être encore moins que rien. Partout autour de soi des autres qui bâtissent l'édifice d'un rêve, érigent des tours immenses, églises des récréations convoitées de ces quelques fidèles frappés d'anathème. On est son propre juge impitoyable et les amours adolescentes se nourrissent de reflets, on en vient à souhaiter être autre que soi-même, être ce beau héros que belle amie étreint, sur qui des yeux brouillés d'admiration s'élèvent tandis que l'on serpente sur le sol, lézarde disgracieuse au ras des caniveaux. On coule en un petit ru sale qu'on préfère enjamber, en des méandres qui feront destin.

Encore quelques années de complexes, d'anéantissement de soi et sera finalement acquise l'importante leçon: la réalité est une pâle copie de l'idée, un simulacre minable dont il faut se contenter. C'est cela que vivre? On creuse encore un peu plus l'anfractuosité de son âme, on se love à l'intérieur de soi, là où aucun soleil ne brûle nos rameaux. Que les autres s'élèvent, nous pousserons au dedans, dans le non-espace des pensées.

Deuxième âge de l'amour, où l'on apprend que le temps est un étalon capricieux; qu'il faut l'apprivoiser -- pour oser devenir.

mercredi 3 juin 2026

[ Entropologie de l'Eros ] Premier âge

 Premier âge de l'amour, où l'on aime une absence.

L'autre est un rêve qu'on habille de fantasmes articulés aux œuvres devenues les organes d'une âme qui languit de vivre. Car vivre n'est pas être seul ainsi n'est-ce pas? Vivre c'est répandre son cœur aux pieds de l'être aimé, lui faire un tapi de nos fleurs et remplacer le sol, devenir la fondation même de ce projet qu'est l'autre.

Attendre toute la nuit, dans la chambre d'un ami, et parler des amours inventés, surgis d'un regard unilatéral. Fabriquer de toute pièce, à partir d'un visage, d'une silhouette, d'une démarche, le conte où perdre l'appétit du réel. Se construire un récit où le vrai et le faux s'entremêlent. Finalement tomber amoureux sans même qu'autrui le soupçonne, sans même qu'il ne se doute, un jour, de toute la vitalité qui s'est écoulé par la bonde d'un mensonge à huis clos. Se consumer d'amour pour un pouvoir d'aimer...

Qu'aime-t-on alors, si ce n'est l'idée même de la beauté, le concept venimeux de l'acquérir, d'une propriété exclusive, parce qu'alors... alors cela voudra dire qu'on est soi-même quelque chose, qu'on mérite d'être compté parmi les hommes.

C'est le concept de femme qui nous fait chatoyer, c'est tout ce que l'imagination géniale a composé de formes, de textures, de parfums et saveurs, c'est le golem de nos espoirs agglomérés, cette concrétion de désirs qui ont pétri le monstre qui nous dévore le cœur d'un rien. On est amoureux de son âme et de la force de nos sentiments, de cette faculté presque sans frein de créer l'horizon pour se donner la force d'exister. Une direction, forgée par le regard, où tous les points convergent, c'est là que nous allons, de tout notre sentiment, chacune de nos émotions caresse la silhouette immatérielle que notre corps habite en fantôme. Oh l'on vibre d'un rien tant il peut être tout.

Premier âge de l'amour, où l'on fabrique un présent de toutes les absences. 

lundi 1 juin 2026

Capitaines

 Au tout début on est extatique, happé par un centre qui, enfin, n'est plus l'abîme de la conscience. Un autre sujet, un autre néant, devient ce qui  nous comble et forme la substance qui nous soigne de vivre. On rêve du souffle de l'autre, de ses fièvres, de ses vertiges, de ses gestes, dont on souhaiterait être la cause unique. On se met ensemble et, pendant quelques années, une, deux, peut-être... on parvient à être étranger à son propre cœur, on bat au rythme de l'autre, tout le cicuit biologique de notre existence s'est transporté au-dedans d'une autre poitrine, d'autres hanches, d'autres yeux. Mais invariablement, ce qui est étranger finit par être acquis, familier, et par là même peut enfin véritablement redevenir étranger, c'est-à-dire agaçant, imprévisible, exaspérant parfois. On réintègre les vieux murs de sa carcasse, on chérit sa solitude, on apprécie l'abri retrouvé, la sécurité d'un espace où l'autre ne peut nous atteindre.

Il reste les souvenirs, tenaces, qui nous enchaînent à un rêve, une illusion d'âme-sœur, ce sont eux qui font le plus de dégâts, qui maintiennent à flot ce navire déchiré qui prend l'eau, porte son équipage au devant du désastre, emportera ses passagers dans l'épreuve d'une asphyxie sentimentale dont on ne ressort jamais intact. Mais le souvenir brûle encore au-dedans de soi, de ce qui fut, de ce qui est, peut-être, encore possible et, pourtant, ne l'a jamais été réellement.

Quitter le navire, alors, c'est abandonner tous ses passagers, laisser derrière soi ceux qui ne peuvent vivre hors du bateau, parce qu'ils y sont nés simplement, parce qu'il en constitue l'oxygène, parce qu'ils ont surgi d'une illusion dont ils sont les immatures fruits. Encore une fois, la vie s'est nourri de ses enfants, elle fait chuter ce qu'elle a fait croître, elle détruit ceux qui ont servi sa cause et l'on mené à vaincre l'entropie -- car cette bataille est son essence.

Tout ce qui a vécu dresse des voiles fatiguées sur le vague océan, silhouettes lacérées dont on devine la robustesse d'antan, et les fiers esquifs encore indemnes portent sur eux la marque de l'immaturité: ils sont ce que la vie porte au pinacle , tout d'ascensions et d'insouciance. Ils finiront par prendre la place, lorsqu'ils seront sou l'eau, des lourdes galères abîmées qui jonchent les abysses de rêves inavertis.

Et tous les capitaines du monde sombrent en leur galion. Mais avec les espoirs s'effile aussi l'humain.

jeudi 28 mai 2026

Chronique empyréenne

Il y a des clairères où se baigner de poudre solaire. La flore hirsute ondule et se déhanche, piste isolée d'une banlieue galactique où dans les slows s'enlacent plantains et lamiers pourpres. Éole est musicien, DJ tisseur de rythmes aériens auxquels aucun humain ne résiste: celui qui s'aventure là est spasmodiquement parcouru de secousses, les bras magnétisés par les cieux se déploient doucement et l'âme exulte d'émois photosynthétiques. Et dans la canopée des bulles fusent en réseaux vasculaires, pétillent d'incandescente rosée, ensemencent l'atmosphère. Un train d'épaules avance circulairement quand l'étrange cheminée crache un souffle syncopé qui structure le monde, fait obéir le temps. C'est tout le corps alors qui de chair est durée, devient vapeur évanescente et circonvolutions d'Eros. L'ombre est celée d'âme concrète, pétrole inaperçu dans les cales d'un navire interstellaire qui perce du temps les coffre-forts.

La mémoire... La mémoire nous a perdu -- d'équation résolue... Et tout humain avance, inexorablement... Condamné et perdu de sa victoire cosmique, Horloger des étoiles, œil vaste qui veille sur le monde endormi.

mercredi 27 mai 2026

Callophagie

 Être l'impulsion de tout sans l'achèvement du geste abouti, voilà une plaisante punition mythologique. Vivre dans les sagesses qui font les principes des grandes œuvres mais n'en être que le principe brut, rocailleux et irrégulier, requérant l'énergie d'une âme active, la forge des étoiles, un chemin de constance. Vivre en puissance tout ce qui fait la culture et justifie les statues surplombant les monuments, tous les hommages d'airain que l'on fait au Grand-Être. N'être pas même rien, juste ce peu de chose capable de décevoir.

Cela est vivre sans beauté et, pourtant, vivre pour la beauté. C'est arpenter la poussière des jours une gueule grande ouverte, affamée de sublime et ne pouvoir faire que manger l'éteinte énergie des autres.

Ce qu'on aimerait: c'est pouvoir se dévorer soi-même jusqu'au dernier atome, et que l'immanence de note chair soit un autel de transcendance; que l'acte enfin d'autophagie soit une exquise allégorie du temps, et faire de soi cette œuvre absolue, dont la création même est une destruction, et dont l'acte est achèvement continu.

On pourra dire alors qu'on est parvenu à créer quelque chose, puisqu'on aura pu le détruire ce faisant. Au lieu de suçoter l'indéfinie variété formelle des concrétions gestuelles d'âmes ennivrées de leur beauté, et la dissoudre en cette puissance que l'on est -- et que l'on hait.

Que ne donnerais-je pour me consumer dans la grâce d'une flamme, qui dresse verticale, une suave ondulation aux cieux.

Vaine passion

Au bout de la souffrance est une autre souffrance. Et, parfois, la fin d'un long tourment avive la douleur d'être sec; car l'âme s'abreuve d'alme souffrance. Ainsi fluctue la douleur de ceux qui ceuillent l'ombre pour y fleurir au cœur. Le sinusoïde algique de ce curriculum est néanmoins constellé de ces joyeuses plages, où quelque chose comme le bonheur cherche à se faire substance, à être positivement et trouver une essence. Mais la fleur du temps est éphémère, ses floraisons suivent une stricte saisonnalité: la relation est première, la joie n'est que l'ombre de la peine, celle-ci le sillage de la joie.

Nous ne trouverons rien au bout de ce voyage, rien d'autre que la nécessité de fendre jours et heures, pour ne pas se faire déchirer par cette flèche empoisonnée du temps -- et le temps est liqueur au dipsomane averti.

C'est vrai que nous sommes un néant, aspiré par les choses pour les séparer d'elles-mêmes. Reste à savoir comment ce qui n'est rien pourrait être aspiré... Dilemmes ontologiques, vous bâtissez le cercle aporétique où s'épuise l'homme. Ce cercle est le signe d'un refus cosmique: celui de fournir à l'angoisse la niche où se tenir en laisse. L'homme est son propre dieu, chacun des chocs heurtant le signifiant algique est le projet d'un monde, l'effet d'un principe sans racine et sans fondement, et qui doit se porter lui-même en même temps que le monde.

C'est une vaine passion que l'homme. 

dimanche 24 mai 2026

Rêves gazeux

 Fais ce que tu aimes

Et plus jamais n'écrit "poème"

Sur l'ivre gaz de ces souhaits

En vérité 

La volonté ne sait vouloir

Vous voudriez

Quant à vous tout avoir

Vous mentiriez

Pour un instant y croire

Et pourtant...

Le monde un simple signifiant

Qu'il faut plier

Comme un papier gonflé de sens

Où l'âme trop anxieuse

N'y voit bien qu'elle-même

Anankastique est le voile

Qu'on jette sur ses riens

Il faut coudre une étoile

Sur l'envers de la peau

Le feu qui brûle en dedans

Fait-il de nous plus qu'une voûte

Un carrefour de vents

Qui sifflent un passage

Et que t'importe après tout

Qu'ombre soit ton visage?

mercredi 18 février 2026

Rêve du nanophyte

 Le monde est un vaste écran, on y projette en permanence nos propres récits, nos fictions, qu'on aime appeler des possibles. Affalé sur un canapé, plongé dans les ondes acoustiques d'une amérique victorieuse, bombardé d'une filmographie impériale et qui exporte par train d'ondes ses représentations du monde, son mode de vie, ses dogmes, je pense à ce qu'aurait pu être ma vie. À ce qu'elle aurait pu être si seulement mes parents, sur qui je rejette lâchement la faute, avaient su voir en moi le potentiel que je me convaincs trop souvent y déceler. C'est précisément ce potentiel qui me fait contempler sur l'écran au carré des surfaces physiques, les destins que je n'aurai pas su tracer. Sis dans cet échec qui est le mien, conscient de mes quelques facilités, de mes quelques talents, je constate la vacuité de mes friches. J'ai laissé pousser ici tant de ronces que j'en suis resté prisonnier. Combien de canopées auraient pu nourrir ce sol?

La discipline est tout ce qui m'aura manqué, l'abnégation aussi. Mais je me suis vautré dans l'individualisme contemporain, capitaliste, celui du consommateur dont le seul horizon est l'infâme -- et infirme -- liberté claudicante qui ne sait se ruer que vers ce qui est assez bas pour être saisi par l'argent et la facilité. Il aura fallu tout le gâchis d'un destin, tout le gribouillage d'un possible ainsi nié pour prendre un tant soit peu conscience du saccage. Mais il aura fallu, surtout, cet enfant qui est désormais la responsabilité de mon âme, lui qui me fait être hors de moi-même, lui qui me fait mesurer ô combien le centripétisme de l'individu est une impasse mortifère, contre-nature, combien les vies d'aujourd'hui sont le chemin d'une nature qui se renie -- et se soigne comme elle l'a toujours fait: en détruisant les cellules infectées.

Je trouve mes contemporains laids, du moins ceux qui me ressemblent: nous sommes laids dans nos désirs de grandeur individualiste, dans nos pléonexies spoliatrices, dans nos désirs mimétiques d'être adulé, dans notre être. Notre essence même est une contradiction qui s'efface, peu à peu, un interminable occident. C'est normal, on suit le soleil couchant, jusqu'aux derniers rayons, rêvant d'une journée infinie, ou plutôt, d'un crépuscule languissant que l'on pourrait siroter au comptoir rougeoyant d'un désastre, distillant sa signification évidente: repos maintenant! repos, là, repos... On aura passé nos vies à chercher ce repos: dans la jouissance saturnale, éthylique, spectaculaire, dopaminergique, stupéfiante -- combien de noms pour ces torpeurs passives...

Je regarde donc ces fantasmes de naufragé, ces rêves de grandeur depuis ma petitesse nanophytique. Mais au final, si les choses avaient été différentes, aurais-je encore voulu des rêves qu'aura su faire germer la glèbe de cette anonyme agonie? N'est-ce pas l'époque qui rêve à travers moi cette fausse verticalité qu'est la gloire? que tous nous désirons pour nous-même afin de pouvoir être fiers, incroyablement fiers, d'excéder de quelques centimètres la flore épigée des congénères? Le nain rêve d'être géant, voilà tout. Au final le gâchis que je représente ne relève de la responsabilité de personne hormis la mienne et peut-être ne relève-t-elle pas même de ce moi qu'on phatasme un peu, qu'on croirait même palper tant les mots l'empaquettent. C'est la nature même du désir d'aspirer au grand Autre, et de planter dans la plus grande altérité les germes d'un bonheur interdit: l'idée qu'il existe un chemin où chaque pas est un exploit accompli.

Et pour celui qui réussit, l'échec est-il aussi la source d'une infuse nostalgie? celle de ceux qui vivent l'avenir comme un passé révolu.

Entropographie

 Un cheveu de cuivre traverse mes souvenirs. La gaine enveloppe une information céleste, ondulatoire. Quelque chose dans l'air signifie quelque... vérité. Mes yeux la voilent et l'esprit s'oint d'intuitions.

Quel genre de vérité est le mensonge qui apparaît comme tel?

Un cheveu de givre, sur ma langue embrasée. Le froid absolu du cœur du monde parcourt mes artères. Au fond du grand Univers le néant. Un grondement au loin -- qui ronge mes silences.

Je crois qu'au fond, c'est dans l'essence des civilisations, comme une forme de vengeance du minéral. Ou bien sont-elles d'étranges formes de vie jaillies d'un vide cosmique, et qui se brisent comme des vagues à nos pieds.

Tiendrons-nous debout plus longtemps?

J'aurais voulu que mon ego capitule, qu'il offre à la Beauté ce passage. Vendre son âme en somme et, toujours, substituer l'inerte au vivant, que tout inorganique soit biographie.

Lorsque le dernier souffle sera buée figée sur la vitre des choses, qui sera là pour lire?

Oh Méduse insensée, statues de l'entropographie.

Va désir, électronise l'âme. Minéralise la durée en ce grand livre que nul ne pourra lire. 

vendredi 23 janvier 2026

Les deux humanités

 Toute ma vie d'homme, je l'aurais passé déchiré entre la vie du corps et celle de l'esprit. L'une me procurant des bonheurs animaux, ceux de la coïncidence parfaite, de l'identité, du présent. L'autre celle de la puissance, de la facilité presque mécanique de dérouler une logique qui semble infuser dans mes veines. L'une qui m'étale à la surface des jours, bâtit un corps éclatant de santé, un soleil de vitalité contenue. L'autre un éclatement d'univers, une expansion permanente de l'être, un vertige incomparable, la verticalisation effrénée qui fait de tout instant un départ, de chaque souffle, celui d'un embrasement de l'âme, la production d'un monde infini. Dans l'un, le corps doit périr, corridor de poisons oniriques, émonctoire par où circule d'incandescents tourments. Dans l'autre, le silence d'une âme aphasique, passive et créée, le lent roulement des jours qui passent et forment les anfractuosités d'un destin. Le bonheur est cette absurde croyance qu'il existe entre les deux ce curieux équilibre, encore inouï.

Toute la civilisation s'est bâti sur une névrose: celle de préférer le sacrifice de notre nature au profit de cet art caché d'ourdissage des mondes. La culture glorifie les âmes damnées, les écorchés pressés dans le ciel, comme la griffure de l'âme qui réfute la chair. La culture est une pulsion de mort, mais quel abîme de lucidité où se perdre! Quelle secrète élévation qu'une âme qui s'échappe des prisons de monde pour se faire dieu clandestin qui secrète le tout: une monade oubliée sous la mansarde d'un poème.

Dois-je rendre mon corps plus malade? Est-ce qu'une seule de ces perles vaudra le coup de tout rendre?