lundi 13 juillet 2026

La vérité n'est pas une propriété des jugements

 Il faut mettre en lumière l'erreur fondamentale de ceux qui débattent et croient pouvoir prouver la vérité d'une opinion parce qu'ils usent de démonstration. Ceux-là sont persuadés qu'une démonstration mène à une vérité objective qui en découle nécessairement et que, pour cette raison, l'opinion qu'ils viennent de défendre par ce procédé est plus vrai que celle de leur interlocuteur. Quelle grave erreur ils commettent alors.

Cette erreur consiste à substituer à la nature méthodique de la raison, instrumentale, une essence fondamentale, or, disons-le une fois pour toutes, la raison n'est pas un fondement. La raison est une méthode, un moyen, un instrument, et, comme tout instrument, elle est le moyen pour aboutir à des fins en nombre indéfini; des fins parfois contradictoires. Pourquoi? Parce que la raison, en tant que fonction, ne peut produire ses propres valeurs, celles qu'elle devra traiter, et que celles-ci sont nécessairement le fruit d'un acte subjectif, d'un choix et donc relèvent de l'opinion et non du fait objectif (= une idéée pure de la raison). En ce sens, ceux qui débattent font toujours l'erreur (les plus intelligents feignent d'en être dupes) de croire que leur interlocuteur part des mêmes opinions, des mêmes valeurs, des mêmes sens pour raisonner, et ils s'étonnent ensuite d'arriver à des résultats différents, incompatibles voire contraires.

Il faut bien comprendre que la raison peut tout prouver, elle peut produire à volonté des antinomies insolubles et le sol de l'expérience, n'en déplaise au vénérable Kant, n'y changera rien: aucun fait n'est objectif et pur, tout état du monde peut faire l'objet d'une interprétation divergente, toute perception, aussi objective se voudrait-elle, est déjà le fruit d'un ensemble de jugements, de biais, phylogénétiques ainsi qu'ontogénétiques. Et si l'expérience humaine semble reposer sur des structures transcendantales à peu près similaires, n'oublions pas que la complexité du monde, sa propriété de pouvoir être analysé indéfiniment, rend tout fait (= une perception intersubjective, dont on a retranché tout ce qui relève de l'idiosyncrasie) absolument indéterminé -- ce qui a pour conséquence qu'un fait est réagençable, interprétable, à l'infini... Il est donc en droit impossible que les faits fondent les opinions, les jugements, les valeurs qui servent de matériau à la raison.

La raison prend racine dans l'arbitraire et ses fruits ne dépassent donc jamais le statut d'opinion (dès lors qu'ils prétendent dire queque chose non plus des opinions elles-mêmes mais du réel). C'est en ce sens que je défends, depuis longtemps, l'idée que la vérité est impossible en tant que jugement achevé, mais qu'elle est tout à fait possible en tant que modalité du jugement, c'est-à-dire en tant que sa nature est d'être une relation aux jugements. Autrement dit la vérité est une manière de se rapporter au jugement, elle est une attitude, une démarche: l'impossible suspension de la recherche et du doute. La vérité est par essence activité et non chose: elle est un mouvement. La vérité n'appartient pas à un jugement, elle n'en est pas une propriété et par conséquent elle ne s'oppose pas à l'opinion ou à l'erreur, elle ne peut dénoter la victoire d'une idée sur une autre.

La vérité est la propriété d'une âme -- en chantier.

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