Cinquième âge de l'amour, où l'on voudrait se reposer d'aimer. Rien de plus difficile qu'être seuls à deux. Ne plus voir dans les yeux d'autrui qu'un simple reflet dépourvu de sentiment, l'image spéculaire d'un homoncule isolé et qui ne vaut pas plus qu'un mobilier inane au sein d'un monde éparpillé. Manger dans le silence masticatoire, et le heurt des couverts, chaque seconde rapetisser un peu plus pour finir écrasé par tout le poids d'un passé démissionnaire. Une fenêtre, en face de soi, une porte de sortie pour l'âme encagée qui veut, qui doit, trouver un lieu de l'espace et du temps à l'abri de l'hostilité... Avoir le droit de vivre sans être cause de déception, de souffrance et de colère, avoir le droit d'exister sans la condamnation d'un regard qui vous reproche de ne pas correspondre à une image d'épinal qu'il ourdit de ses vœux. Mais la fenêtre est trop proche d'une autre, dangereuse, qui vous fusille sans même vous avoir mis en joue, un regard crucificateur capable d'enfermer une âme sans pourtant la mirer.
Il ne reste qu'à rêver de chaque instant qui déraille le train d'une lente déportation, de ces moments clandestins entre deux wagons où les traverses défilent sous nos pieds, promesse d'une terre ferme où échapper à la prise d'otage d'un naufrage amoureux -- où l'on aimerait sauter à pieds joints. Encore faudrait-il avoir du courage... Il est plus confortable d'errer de compartiment en compartiment, à regarder le monde alentour défiler prestement: un monde où tout est à sa place. Tandis que nous... c'est la fatalité qui nous séquestre, le crédit, le maison; la fatigue est la glue qui arrime un homme à sa perte: la liberté c'est la guerre de ceux qui croient en un possible non renié pour eux-mêmes. Indécent syndrome de celui de Stockholm qui fait vivre les hommes en cellules semblables: leur seule fierté, l'aboiement canin quand les maîtresses les sortent pour faire leurs besoins et se retrouvent un peu. Chacun se renifle et croirait se trouver dans le derrière de l'autre: à croire que la lâcheté a un parfum unique.
Cinquième âge de l'amour, où même l'élémentaire se dissout dans le temps corrosifs.