dimanche 24 janvier 2016

Un tas de grain

Crépitement du grain qui chute et heurte finalement le sol sablonneux des jours. Je me perds en un vide intersidéral où se baladent quelques corpuscules étranges jaillis d'on ne sait où, constituant ce que j'ai de plus intime. Pourtant nulle comète ici, dans ce désert de rien et de tout potentiel que je suis, n'est issue de moi-même, chaque chose est importée d'horizons lointains, d'un envers qui semble si plein à côté de mes béances lacunaires, de cet immense espace qui me constitue. Je suis la surface d'un oeil gigantesque, d'un oeil qui voit devant lui advenir la beauté et qui demeure à jamais muet, sans bras et sans mains, sans autre richesse que celle des images qui résonnent en lui, par et malgré lui, venus d'un ailleurs insondable qu'on aimerait devenir.

Ce vide, mon vide, est devenu mon obsession. Ce vide qui m'empêche d'être à l'origine d'une seule chose, ce vide qui me disperse et semble m'interdire toute concentration anentropique. Ce vide est un repos par lequel une agitation foraine prend forme et devient phénomène, c'est à dire devient cette chose que jamais je ne parviens à être.

Dans ce vaste univers un empire, et dans cet empire d'indéfinis royaumes, autant d'yeux demeurant suspendus, au sein d'une conscience vide où tout se joue en silence.

Crépitement du sable qui chute en douceur sur le sol sablonneux de ce désert où j'avance, de ce désert qu'est ma vie qui serpente en un destin sinueux.

Crépitement du sable qui flotte un court instant dans l'air, depuis ma main qui ne parvient à le retenir, et ne cherche pas à le faire. Cette main inconsciente qui est le reflet de mes doutes, de ma prudence radicale et viscérale, cette main qui ne voudrait rien retenir, rien altérer. Pourtant, le sable retenu dans ma main est légèrement, imperceptiblement plus chaud qu'avant que je l'empoigne. Et je laisse retomber dans les sables cosmiques ces quelques grains réchauffés à mon contact fugace.

Certains grains, je les ai tenus longtemps, épousant du creux de ma main leur forme délicate, eux-même mariant leur contours à la délinéation grossière de ma main, sentant en elle l'attachement et le détachement, la certitude et le doute. Je les ai abandonné ici, dans le grand erg de toutes les histoires.

Il y a une graine, si belle et si fragile, que j'ai tenu pendant longtemps pourtant, incrusté au coeur de ma main, dans la moiteur de cette paume pulsatile, nourrie de mon amour et puis de mes frayeurs aussi, la crainte du solitaire qui ne se donne le droit de retenir un quelconque objet. C'est toi, petite graine que j'aime par dessus tout, qui t'es échappé aujourd'hui, pour planter ton futur et toutes tes promesses dans terreau plus fertile.

Et moi, vieil arbre calciné, étique, sans nulle sève, je continue d'avancer le pas lourd, parmi les grains innombrables, à la proue de ce destin absurde. Rien ne pousse sur moi, rien ne demeure. Le temps m'enlève tout parce que, pour lui, j'ai vendu mon amour et puis mes désirs profonds.

Va graine perdue dans l'océan des possibles, laisse le vieil arbre continuer lentement, fouetté par les vents au sable qui érode, rongé par le désert qui ne laissera de lui qu'un tas de grain offert au vent, un petit tas de grain qui n'a compté pour rien.