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vendredi 10 juillet 2026

[ Entropologie de l'Eros ] Huitième âge

 Huitième âge de l'amour, où l'on cesse de chercher un labyrinthe. Peut-on vraiment chercher une âme, comme s'il s'agissait de reconnaître en autrui quelqu'un déjà rencontré -- ou pire, quelque idée ou concept... Il faut croire que l'on obtient rarement ce que l'on veut lorsqu'on agit dérisoirement. Quelque chose en nous abandonne et cesse le pathétique manège qui nous amène à traverser les femmes comme des terres hospitalières -- de celles qui intiment au nomade d'enfin prendre racine.

Arrive un jour où l'on sait qu'on ne trouvera rien parce que le concept même d'âme sœur est pathétique, parce que le réel est toujours ce qui fait plier même les théories les plus cohérentes. Toute la vitalité d'un homme peut alors refluer vers un grand large qu'on imagine à défaut de le percevoir. Les matins ne sont plus témoins de ce rituel étrange par lequel on se verticalise pour s'unir à un drap dont le poids nous rappelle une main d'autrefois.

On peut errer ainsi plusieurs années, sans qu'une quelconque femme ne puisse réveiller en soi le moindre élan obscène. On regarde, par habitude, on se croit homme parce qu'on l'a été. Mais ce qu'on est devenu fait mentir nos habitudes, ectoplasme éthéré, conque abandonnée, église inhabitée. On glisse sur le présent dépourvu de désirs, avec pour seule moteur une inertie paresseuse qui maintient l'illusion -- pour autrui.

On cherche sa masculinité, qu'on ne trouve plus dans le marbre sculpté de ce corps qui n'est que simulacre. Quelque femme de passage parvient à réveiller en nous le mouvement réflexe de vaine séduction: on concrétise parfois, par un mélange des fluides dont on reste spectateur impuissant -- et plus on se regarde faire et plus on se dégoûte. Encore, prisonnier du mensonge, encore à buter sur ce mur: et pour quelle raison se forcer à croire qu'est encore là ce qui a disparu?  La réponse est philosophique, c'est-à-dire indéfinie.

On se demande pourquoi se lever et ce qui meut notre carcasse à travers la mélasse des jours pesants. On ne sait plus être homme sans ce sexe qui nous a édifié et que reste-t-il donc de celui qui ne sait se reconnaître dès lors qu'on lui retire sa seule identité?

Huitième âge de l'amour, où tous les masques tombent. 

[ Entropologie de l'Eros ] Septième âge

 Septième âge de l'amour, où l'on poursuit la jeunesse. Parce qu'elle est miroitante, comme une peau d'océans et qu'il nous faut leur profondeur pour y noyer le remord. La jeune chair inexpérimentée aime éperduement et l'on ne cherche qu'une chose: combler le grand trou noir de note âme, conjurer le mauvais sort. Combien l'homme abîmé est charmant lorsqu'il assume ses blessures, comme il brille de sa virilité lorsque la force est la grand-voile criblée d'entailles qui témoignent des batailles passées.

On séduit l'autre qui n'a pas connu d'océans si profonds que nulle part on n'y a pied. Et l'on se fait l'initiateur, le boutefeu qui allume la mèche d'une flamme de femme qui finira par onduler sous les caresses en réchauffant le monde. On trouvera bien une satisfaction dans le premier vrai râle de jouissance, celui où l'autre s'abandonne et libère la puissance autrefois contenue.

Mais on se lasse de ce qu'on a construit soi-même et il faut s'en aller pour sonder un abîme qu'on ne peut pas comprendre et qui semble sans clef. On veut se perdre dans un labyrinthe pouvant être tombeau, dans le dédale d'une conscience qui ne se livre -- et qu'il faut déplier plusieurs vies durant pour en cartographier les continents.

Alors on se fond dans la nuit, comme on l'a toujours fait, tandis que l'autre pleure dans les draps chauds qu'on a quittés, et la chaude obscurité de l'été nous enveloppe alors que nous déambulons dans d'étroites ruelles et que tambourine en la poitrine cette solitude familière ainsi que la cruelle nostalgie d'un passé non avenu, et peut-être impossible. 

Septième âge de l'amour, où l'on bâtit des femmes qu'aimeront d'autres hommes.

lundi 15 juin 2026

[ Entropologie de l'Eros ] Cinquième âge

 Cinquième âge de l'amour, où l'on voudrait se reposer d'aimer. Rien de plus difficile qu'être seuls à deux. Ne plus voir dans les yeux d'autrui qu'un simple reflet dépourvu de sentiment, l'image spéculaire d'un homoncule isolé et qui ne vaut pas plus qu'un mobilier inane au sein d'un monde éparpillé. Manger dans le silence masticatoire, et le heurt des couverts, chaque seconde rapetisser un peu plus pour finir écrasé par tout le poids d'un passé démissionnaire. Une fenêtre, en face de soi, une porte de sortie pour l'âme encagée qui veut, qui doit, trouver un lieu de l'espace et du temps à l'abri de l'hostilité... Avoir le droit de vivre sans être cause de déception, de souffrance et de colère, avoir le droit d'exister sans la condamnation d'un regard qui vous reproche de ne pas correspondre à une image d'épinal qu'il ourdit de ses vœux. Mais la fenêtre est trop proche d'une autre, dangereuse, qui vous fusille sans même vous avoir mis en joue, un regard crucificateur capable d'enfermer une âme sans pourtant la mirer.

Il ne reste qu'à rêver de chaque instant qui déraille le train d'une lente déportation, de ces moments clandestins entre deux wagons où les traverses défilent sous nos pieds, promesse d'une terre ferme où échapper à la prise d'otage d'un naufrage amoureux -- où l'on aimerait sauter à pieds joints. Encore faudrait-il avoir du courage... Il est plus confortable d'errer de compartiment en compartiment, à regarder le monde alentour défiler prestement: un monde où tout est à sa place. Tandis que nous... c'est la fatalité qui nous séquestre, le crédit, le maison; la fatigue est la glue qui arrime un homme à sa perte: la liberté c'est la guerre de ceux qui croient en un possible non renié pour eux-mêmes. Indécent syndrome de celui de Stockholm qui fait vivre les hommes en cellules semblables: leur seule fierté, l'aboiement canin quand les maîtresses les sortent pour faire leurs besoins et se retrouvent un peu. Chacun se renifle et croirait se trouver dans le derrière de l'autre: à croire que la lâcheté a un parfum unique.

Cinquième âge de l'amour, où même l'élémentaire se dissout dans le temps corrosifs.

samedi 13 juin 2026

[ Entropologie de l'Eros ] Quatrième âge

 Quatrième âge de l'amour, celui des fissions nucléaires. On était libres et beaux: on décida d'emménager ensemble, d'entremêler nos vies comme deux vignes enlacées jusqu'à ce que la liberté étouffe sous la pression d'aimer. La spontanéité devenue habitude est mobilier encombrant qu'il faut enjamber, autrui s'est disloqué dans la contrainte de survivre: une ligne de plus sur le post-it des corvées, une bouche à nourrir, un cœur à satisfaire lorsqu'on aimerait rentrer chez soi, ne plus penser à rien, se reposer de tout, du monde, des autres, du contrat de travail qui nous fait instrument d'une immense machine.

La petite pousse partant de l'intersection dyadique s'élance et suce la sève, ralentit la croissance, interrompt jusqu'à l'histoire. Figé dans l'infini cylique d'une journée récurrente, le couple s'interrompt, suspendu dans la nouvelle mélodie qui s'élève. On aime alors de toute son âme un fantôme qui hante nos plus sombres colères, et qui parvient encore à souder le noyau autour d'un souvenir qui perce le silence. Dieu qu'on est seul au centre des cris: sortir avancer, marcher fuir éviter l'étau qui serre les cœurs de ceux qui errent sur une route où le froid lance une interrogation lancinante: à quel moment la transcendance nous a-t-elle donc abandonnée? Les années sont gelées, on se dit qu'il fera beau demain, qu'il faut attendre et patienter, les fibres de nos âmes se resoudent aussi, n'est-ce pas? et réparent les amours comme un nœud dans l'écorce. Mais la même balade, ô fuite du foyer, nous fige soudain des années plus tard encore exactement au même point, un peu plus de chaos dans le cœur, un peu moins d'illusion, dans l'erreur, dans le leurre; c'est la peur qui étreint, familière, qui susurre: la douleur éculée ne vaut-elle pas mieux qu'un tourment inconnu?

L'arbre n'a plus d'aubier, l'enfant grandit heureux, le passé n'a plus d'importance, l'avenir doit se nourrir, et l'ancien mourir... Nous étions biens ensemble, lovés dans l'illusion qu'un sentiment puisse vaincre l'entropie. Mais le réel est tenace, il se contente d'être là tandis que nous, simplement, devenons. Sur les rayonnages de nos bibliothèques en série, dans ce que nous pensons être le lieu singulier du foyer, nous contemplons les mues d'anciennes peaux: nous étions si heureux alors ou avions l'air de l'être; de toute façon l'on ne se souvient plus, la distance est trop grande entre là-bas et maintenant: nous ne reviendrons plus.

Alors un simple geste nous renvoie le reflet de celle qu'on aimait, et dans ce tout petit geste inaperçu du monde, est impliqué tout ce qui provoque un amour à brûler grand d'un feu sans frein. Mais les couches d'amertume sont épaisses, trop dures à traverser: on avale ce geste en le laissant couler dans la mémoire où il rejoint les rayonnages de ce cruel diaporama de l'amour, où tournent si joyeux nos souvenirs en caroussel... Combien de temps les cœurs se désintègrent? L'amour est matériau fissile, et sa dissolution radioactive.

Quatrième âge de l'amour, où l'on désintègre l'atome en particules élémentaires.

dimanche 7 juin 2026

[ Entropologie de l'Eros ] Troisième âge

 Troisième âge de l'amour, où l'on a conquis le temps.

Un jour il faut soigner la maladresse, les doutes dirimants et les fêlures qui entraînent sous les flots. Nous devons tous connaître l'aube après la brune, grandir sous la chaleur d'un astre capable de souffler la nuit dans les temps abolis, non avenus. Il faut apprendre à être un homme, comme toute chose en ce monde, et aucun raccourci ne peut mener au but. Le voile, tout doucement glisse du visage à nos pieds, et ce que nous voyons se dessiner dans le miroir de l'expérience n'est rien d'autre que l'avenir se tenant devant nous, maintenant.

L'autre n'est plus le film de rêves animés s'agitant sur la toile d'une timidité maladive: l'autre est cette liberté réelle qui nous élit chaque seconde, chaque souffle exhalé, qui hurle notre nom par grappes de phéromones, dessine notre théorème en vibrations acoustiques lancées vers la lune. Une âme allume une autre et l'on se sent plus libre à deux qu'on peut l'être soi-même, parce que tout ce qui érupte en nous de spontanéité jaillissante est adoré sur l'autel du désir, comme un puissant enthéogène. Il n'y a pas un regard alors qui ne soit un miracle plein de grâce. Deux incendies se lèchent dans une danse osmotique et c'est tout l'univers qui plie genou devant l'être qui croît: on est devenu, ça y est, un homme, la force incontestable d'une virilité furieuse et pleine d'elle-même.

Rien ne peut rendre pus ivre qu'une liberté déchaînée qui vous agrafe contre un mur avec sa langue inquisitrice, ses dents qui mordent dans la pulpe de lèvres entrouvertes, ses cheveux qui encadrent le centre élu du monde, l'aiguille de son regard qui vous perce la chair et l'âme. Et les vapeurs de ce corps qui retombent en mousseline sur vos pores pour ne plus vous quitter durant des heures, où fermer les paupières devient dangereux tant cela vous transporte en d'autres galaxies, tant et si loin de tout le monde inepte qui demeure en décor sur le bord de cette histoire. Alors on ferme les yeux au milieu d'une avenue pleine d'automobiles, et l'on avance sans plus regarder comme un saint crucifié par trop de transcendance.

Pour la première fois de sa vie on se sent digne de beauté, quelque chose, dans la structure de nos être, s'est redressé pour de bon, une fière verticalité nous érige en adulte sur le sol des autres, les autres qui, enfin, ne nous écrasent plus de leur vertige cyclopéen. Nous sommes un titan, incassable, un corps inondé de présence parce qu'idéalité. Deux libres âmes se récoltent dans une profusion de fruits où s'écoule un soleil, et toutes les ténèbres du Grand Vide ne peuvent éteindre l'incendie ravageant de lumière un coin presque ignoré du monde, un couple de destins.

Troisième âge de l'amour, où l'on est devenu soi-même en l'aube étincelante.

jeudi 4 juin 2026

[Entropologie de l'Eros ] Deuxième âge

 Au deuxième âge le néant fait place à des fruits plus réels. Mais on n'a pas de langue assez habile pour en goûter le jus. Les dents sont maladroites et mordent dans la peau amère. On est embarassé de soi-même, on s'écorche et se blesse; on aimerait tant fusionner mais on a honte de soi, de son inexpérience.

Tout de même: la fièvre, la fièvre jusqu'aux tempes, dans les membres qui s'emplissent, tout va trop vite, on brûle les étapes, et le chateau s'effrite, retombe dans la glaise. On se déçoit alors bien plus encore qu'autrui. Mais ce n'est qu'une étape, et bientôt l'on se hait d'être encore moins que rien. Partout autour de soi des autres qui bâtissent l'édifice d'un rêve, érigent des tours immenses, églises des récréations convoitées de ces quelques fidèles frappés d'anathème. On est son propre juge impitoyable et les amours adolescentes se nourrissent de reflets, on en vient à souhaiter être autre que soi-même, être ce beau héros que belle amie étreint, sur qui des yeux brouillés d'admiration s'élèvent tandis que l'on serpente sur le sol, lézarde disgracieuse au ras des caniveaux. On coule en un petit ru sale qu'on préfère enjamber, en des méandres qui feront destin.

Encore quelques années de complexes, d'anéantissement de soi et sera finalement acquise l'importante leçon: la réalité est une pâle copie de l'idée, un simulacre minable dont il faut se contenter. C'est cela que vivre? On creuse encore un peu plus l'anfractuosité de son âme, on se love à l'intérieur de soi, là où aucun soleil ne brûle nos rameaux. Que les autres s'élèvent, nous pousserons au dedans, dans le non-espace des pensées.

Deuxième âge de l'amour, où l'on apprend que le temps est un étalon capricieux; qu'il faut l'apprivoiser -- pour oser devenir.

mercredi 3 juin 2026

[ Entropologie de l'Eros ] Premier âge

 Premier âge de l'amour, où l'on aime une absence.

L'autre est un rêve qu'on habille de fantasmes articulés aux œuvres devenues les organes d'une âme qui languit de vivre. Car vivre n'est pas être seul ainsi n'est-ce pas? Vivre c'est répandre son cœur aux pieds de l'être aimé, lui faire un tapi de nos fleurs et remplacer le sol, devenir la fondation même de ce projet qu'est l'autre.

Attendre toute la nuit, dans la chambre d'un ami, et parler des amours inventés, surgis d'un regard unilatéral. Fabriquer de toute pièce, à partir d'un visage, d'une silhouette, d'une démarche, le conte où perdre l'appétit du réel. Se construire un récit où le vrai et le faux s'entremêlent. Finalement tomber amoureux sans même qu'autrui le soupçonne, sans même qu'il ne se doute, un jour, de toute la vitalité qui s'est écoulé par la bonde d'un mensonge à huis clos. Se consumer d'amour pour un pouvoir d'aimer...

Qu'aime-t-on alors, si ce n'est l'idée même de la beauté, le concept venimeux de l'acquérir, d'une propriété exclusive, parce qu'alors... alors cela voudra dire qu'on est soi-même quelque chose, qu'on mérite d'être compté parmi les hommes.

C'est le concept de femme qui nous fait chatoyer, c'est tout ce que l'imagination géniale a composé de formes, de textures, de parfums et saveurs, c'est le golem de nos espoirs agglomérés, cette concrétion de désirs qui ont pétri le monstre qui nous dévore le cœur d'un rien. On est amoureux de son âme et de la force de nos sentiments, de cette faculté presque sans frein de créer l'horizon pour se donner la force d'exister. Une direction, forgée par le regard, où tous les points convergent, c'est là que nous allons, de tout notre sentiment, chacune de nos émotions caresse la silhouette immatérielle que notre corps habite en fantôme. Oh l'on vibre d'un rien tant il peut être tout.

Premier âge de l'amour, où l'on fabrique un présent de toutes les absences. 

lundi 1 juin 2026

Capitaines

 Au tout début on est extatique, happé par un centre qui, enfin, n'est plus l'abîme de la conscience. Un autre sujet, un autre néant, devient ce qui  nous comble et forme la substance qui nous soigne de vivre. On rêve du souffle de l'autre, de ses fièvres, de ses vertiges, de ses gestes, dont on souhaiterait être la cause unique. On se met ensemble et, pendant quelques années, une, deux, peut-être... on parvient à être étranger à son propre cœur, on bat au rythme de l'autre, tout le cicuit biologique de notre existence s'est transporté au-dedans d'une autre poitrine, d'autres hanches, d'autres yeux. Mais invariablement, ce qui est étranger finit par être acquis, familier, et par là même peut enfin véritablement redevenir étranger, c'est-à-dire agaçant, imprévisible, exaspérant parfois. On réintègre les vieux murs de sa carcasse, on chérit sa solitude, on apprécie l'abri retrouvé, la sécurité d'un espace où l'autre ne peut nous atteindre.

Il reste les souvenirs, tenaces, qui nous enchaînent à un rêve, une illusion d'âme-sœur, ce sont eux qui font le plus de dégâts, qui maintiennent à flot ce navire déchiré qui prend l'eau, porte son équipage au devant du désastre, emportera ses passagers dans l'épreuve d'une asphyxie sentimentale dont on ne ressort jamais intact. Mais le souvenir brûle encore au-dedans de soi, de ce qui fut, de ce qui est, peut-être, encore possible et, pourtant, ne l'a jamais été réellement.

Quitter le navire, alors, c'est abandonner tous ses passagers, laisser derrière soi ceux qui ne peuvent vivre hors du bateau, parce qu'ils y sont nés simplement, parce qu'il en constitue l'oxygène, parce qu'ils ont surgi d'une illusion dont ils sont les immatures fruits. Encore une fois, la vie s'est nourri de ses enfants, elle fait chuter ce qu'elle a fait croître, elle détruit ceux qui ont servi sa cause et l'on mené à vaincre l'entropie -- car cette bataille est son essence.

Tout ce qui a vécu dresse des voiles fatiguées sur le vague océan, silhouettes lacérées dont on devine la robustesse d'antan, et les fiers esquifs encore indemnes portent sur eux la marque de l'immaturité: ils sont ce que la vie porte au pinacle , tout d'ascensions et d'insouciance. Ils finiront par prendre la place, lorsqu'ils seront sou l'eau, des lourdes galères abîmées qui jonchent les abysses de rêves inavertis.

Et tous les capitaines du monde sombrent en leur galion. Mais avec les espoirs s'effile aussi l'humain.

lundi 7 juillet 2025

Cours préparatoire

À mes yeux, je sais qu'un jour viendra... tu seras chose unique, embrumée de lumière, en halo singulier dans le ciel obscurci. Un jour... Toutes les étoiles déchues des nuits spatiales te seront un décor pour allumer un feu -- en moi. Il n'y aura plus que toi, et chaque geste de la vie, les actions commandées, l'énergie consentie, seront tous les prétextes à emprunter les ponts menant vers ta clarté.

De mes premiers regards sur tes formes d'éthiops les choses n'ont pas changé; j'avais trouvé la forme pour me pétrifier d'éternité, c'était si clair et si soudain: j'avais élu l'entrelacs de tes bras pour y saisir une âme à laquelle aspirer. Car aimer c'est vouloir se dissoudre en l'objet contemplé.

Les femmes que j'ai aimé furent les femmes que j'étais; mais il y avait encore trop de nature en elles, et je pouvais, par là, me passer de l'histoire. À travers toi, par contre, c'est bien l'œuvre des hommes qui m'élève à l'extase. Et je sais désormais que je suis bien humain à mesure que mon âme imprime en l'usine des jours ce poème où j'inhume un feu de ma durée.

vendredi 4 juillet 2025

Métaphore de la conscience

À mesure que l'on vieillit s'ancre plus profondément la certitude vécue que l'on est seul, absolu car ignorant des autres. Les anciennes relations se reconfigurent sans cesse, délitant des liens qu'on croyait établis -- mais qu'est-ce qui, réellement, peut prétendre à l'être?

Les nouvelles relations, quant à elles, sont plus friables que les pâtés de sable océanique, ils offrent l'illusion du grandiose et du solide, mais vivent le temps d'une marée. À force d'en engranger puis de les voir s'effriter, on cesse de pourchasser les nuages, et, l'espoir fait place à la méfiance qui cède la place au scepticisme.

Peut-être alors, se rend-on compte qu'on n'est plus si aimable qu'on croyait, qu'on a perdu ce quelque chose qui réchauffait les cœurs, qu'on est devenu tellurique: on a vêtu son nu noyau.

Il faut prier alors que tout ce que le temps a bien solidifié ne s'érode pas comme le reste, que demeure quelques stalactites philiaques capables de construire et de consolider à rebours du naufrage qu'est tout destin.

Que la caverne de ses quarante ans est nue... hantée par d'échevéennes réverbérations invoquant tous les spectres d'un passé dilaté au point d'être gazeux.

Voilà ce qui reste des autres, un nuage gazeux que l'immense abjecte masse de notre égo capture en son orbite pour y nourrir la fission atomique d'une âme centrifuge -- et par là-même tuminescente.

L'âme un chantier détruisant tout pour son néant -- le trou noir métaphore de toutes les consciences. 

jeudi 3 octobre 2024

Note à ceux qui resteront

On aimerait parler pour l'homme du siècle prochain mais on ne sait qu'exprimer la médiocrité parfaitement médiane de son époque. Ne demandez jamais pourquoi je suis parti: il y a des choses qui valent plus que l'amour.

mercredi 25 septembre 2024

La foudre les gouverne

Très bien, j'ai compris

Toi aussi tu veux disparaître

Hétérocosmique

Vers ton Ailleurs tu veux revenir

Et moi d'un souffle

Saisissant la claymore

Telle nécessité

Je m'apprête à abattre

Sur ton être bourdonnant

La mort

Comme le froid sur l'âtre.

Puis je regagnerai soudain

Mon trône ivre d'éternité

Immobile et délivré

Je pourrai disparaître alors

Comme la foudre après avoir frappé

 

Oui comme l'amour

Une fois l'union créée

lundi 11 mars 2024

Aphorisme de l'amour éternel

"Devant Dieu ou devant tout autre fabricant d'étoiles, [...] je suis prêt à vous attendre"

Paul Morand, L'homme pressé

lundi 21 décembre 2020

[ Terres brûlées ] Mange un crépuscule

Il reste en mon jardin quelque fleur azurée qu'aucun coeur n'a ravi.
Il faut vite vivre, alors viens respirer
Le parfum d'impossible que j'y fais pousser

La nuit est toute proche, avant après, partout, autour
Il faut bien vivre ma jolie, vient abreuver ton jour
Et mange un crépuscule.

J'avance en l'océan sur un sillon mortel
Une lame de fond la forme du destin
Sur mon cœur l'eau ruisselle
Et scelle mon armure d'airain.

Tends la main et ressens
Comme une vie est éphémère
Il faut cueillir bien mûrs
Les fruits qui vite sont amers
Ce visage serein s'encadre de cheveux
Qui bientôt seront gris
Imprègne t'en les yeux
Prends-le dans tes artères.

Tout le monde peut être preux
En son coeur jeune d'amoureux
Après, l'ardeur est moins candide
Son cœur moins chatoyant
Et les humains qui brillent
Ne sont pas plus vaillants...

Ta bonté aux chevilles
Tu répands dans les cendres
Ta chaude humanité
Par un monde endeuillé

Ton style est celui des poupées
Que garde dans sa chambre
La femme autrefois jeune fille

Sa teinte giroflée
Suffit à faire plier
L'adulte trop docile.

Ce que tu donnes
Je ne pourrai le rendre
Je me demande encore
Pourquoi ton bel espoir
Souffle sur ma blessure.

Ce que tu donnes de toi
Sans aucune rature
C'est ce que, je le sais,
Du fond de mon abîme
J'admire incessamment

Et je suis bien indigne
Moi dont l'âme-tourment
Ne tient que dans les yeux
Et fane dès qu'on la prend.

dimanche 2 août 2020

Impasse de l'illimité

J'y vois trouble putain! Et pourtant plus clair qu'en plein jour d'été. La pluie tombe à seaux, mais tout mon cœur est chaud. Ça brûle en mes entrailles, dans mon entrejambe qui s'enflamme, quelque chose s'éveille et veut s'élever. Y a-t-il dans quelque endroit du ciel des cimes qui m'aiguillent? Où sont-ce les piqûres de tes fruits mûrs qui bandent mes muscles, insufflent la puissance en mes sillons de veine...?

J'ai un petit soleil privé qui brûle à l'intérieur du ventre, qui chante dans la caisse de ma cage thoracique. Ça me fait des musiques syncopées qui accélèrent et refluent, comme une marée devenue folle et qui changerait cent fois par jour...

Ce n'est pas ça l'amour. Est-ce même quelque chose que ce concept malléable...

Mais j'y vois trouble putain, et si puissamment clair pourtant...

Quelque chose en mes cellules perce le gris sombre des cieux, transperce l'âme de rayons de rosée en nuancier crépusculaires. Et tes bras sont des ailes accrochées à mon cou, et qui me clouent au lit tandis que mon esprit traverse les univers... En infusant ta peau, en creusant tes cellules...

Et si chaque paire de bras était une impasse vers le grand vague Illimité...

samedi 13 juin 2020

Le bain

Petit poème d'entraînement...
 

Il est un bain de mots
Tout au bout des canaux
Fait d'émotions versicolores
Et de plumes d'oiseaux
            De lettres enchantées...

Mon plaisir d'outre-source
Tu es l'unique
Intermittent et capricieux
Mais si large sourire

Un répit fait de pluie
Récit de faits fortuits
Où les demeures de l'âme
S'écroulent une fois bâties

Verbe
Chant
Blé pur des cieux azurs
Essieu de la Grand Roue
Je pense mes blessures
Dans le roulis des ans

Que diront les poissons futurs
Et les pêcheurs du soir?
Lorsqu'ils exhumeront du sol
Ces vers si dérisoires...

Revenons à la source
Où gît le cercle des visages
Le livre blanc de pages
ADN de chacun

L'amour est dans le bain
L'eau brûlante est glacée
J'y plonge un cœur d'airain
Qui s'élève en fumée

Les filaments de brume
Forment un alphabet
Celui de mon destin
Au ciel froid qui s'éteint

jeudi 11 juin 2020

L'amour?

La poésie peut-elle remplacer l'amour? Peut-elle devenir l'amour?

mardi 28 janvier 2020

Je n'ai jamais trouvé tout ça très juste

Tu sais je n'ai jamais trouvé tout ça très juste
Que chacun vive sa vie comme si nous étions éternels
Quand c'est la mort au bout de chaque destin
Et qu'une à une les étoiles s'éteignent.

Il n'est pas juste non plus qu'une des deux extrémités d'un amour
Reste seule allumée
Quand c'est la seule chose que nous devrions pouvoir vivre
Sans concevoir de fin.

Que tes épaules droites et ton dos bien cambré
Aient tourné les talons à mon puits solitaire
Que toute ta chaleur se soit trop dissipée.

Ce n'est pas juste qu'un verre de vin t'ait remplacé
Que seules des images de toi me fassent danser
La valse des échoués là
Sur une piste déchirée des cieux.

Tu sais au fond rien de tout ça n'est juste:
Que mon destin demeure parallèle et jamais ne me croise
Que tout ce monde existe avec des yeux fermés
Quand les miens sont fixés sur un néant d'illimité.

Je suis sûr que tu es belle
Dans tes voluptés insouciantes
Avec ton coeur rebelle
Qui méprise le silence.

Il n'y a ni bonheur ni idéal
Alors à quoi bon vivre en croyant qu'un mensonge
Peut combler tout le vide entre deux absolus...

mardi 3 décembre 2019

Dents de brume

Existe-t-il un pansement contre chaque blessure
Noir sur le rouge des plaies
Comme un drapeau que les pluies rongent

La nature a trois lettres pour défendre la vie
ZAD, avec un A comme Anarchie
Et peut-être l'amour, les gens oublient

Venez mes théorèmes!
Je suis mathématicien des poèmes
Je ne crée pas je trouve ce que nature sème

Et le compte est toujours bon
Le combat si fécond
Voyez tous nos bourgeons

Et tous ces bouts de jour
Que vie tresse en collier
Sont pareils à l'ivresse
Des douleurs dissipées

Enfant de lune
Toujours au dernier rang
Ne verse pas ton sang
Ils te dévorent de dents de brume...

mardi 10 septembre 2019

Se lever encore

C'est toujours mon âme qui cherche à s'abolir, qui s'assomme par et pour le corps, afin que n'existe que lui, animal brut, mû par le seul instinct, inconscient, traversé d'une nature sans doute ni critique, élan absolu, mouvement pur.

À chaque fois, mon âme se tue et revient à la vie plus morose et neurasthénique qu'auparavant.

Mes nuits n'ont plus à voir avec le repos, j'y pleure, j'y meurs aussi doucement, comme traversé par un peloton de sabres tranquilles et méthodiques.

Je rêve de toi chaque nuit et ces rêves ont la teinte grise et sale des choses abîmées. Ces rencontres oniriques sont comme un mur qui s'écroule, une démolition ignoble qui figure ce qu'est mon cœur aujourd'hui privé de toi.

Peut-on accepter d'avoir perdu l'amour? Le substitut de mes mots est aujourd'hui plus que nécessaire. Il n'y a bien que cela qui me donne aujourd'hui la force de me lever encore.

Étrange comme mon amour vit hors du temps. Je suis à toi comme un objet oublié, le jouet d'enfance clôt dans une boîte au fond d'un vieux placard, et qui ne connaîtra jamais plus le toucher d'une main.

Quelque chose n'est pas terminé, ce quelque chose empêche mon sommeil, me prive de repos, sourde de mon corps, de mon âme, de tout ce que je suis et dégueule sur ma vie en ces tons de tristesse aride qui souillent mes aurores.

De quoi suis-je coupable pour que les choses fassent invariablement signe vers toi...