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samedi 13 juin 2026

[ Entropologie de l'Eros ] Quatrième âge

 Quatrième âge de l'amour, celui des fissions nucléaires. On était libres et beaux: on décida d'emménager ensemble, d'entremêler nos vies comme deux vignes enlacées jusqu'à ce que la liberté étouffe sous la pression d'aimer. La spontanéité devenue habitude est mobilier encombrant qu'il faut enjamber, autrui s'est disloqué dans la contrainte de survivre: une ligne de plus sur le post-it des corvées, une bouche à nourrir, un cœur à satisfaire lorsqu'on aimerait rentrer chez soi, ne plus penser à rien, se reposer de tout, du monde, des autres, du contrat de travail qui nous fait instrument d'une immense machine.

La petite pousse partant de l'intersection dyadique s'élance et suce la sève, ralentit la croissance, interrompt jusqu'à l'histoire. Figé dans l'infini cylique d'une journée récurrente, le couple s'interrompt, suspendu dans la nouvelle mélodie qui s'élève. On aime alors de toute son âme un fantôme qui hante nos plus sombres colères, et qui parvient encore à souder le noyau autour d'un souvenir qui perce le silence. Dieu qu'on est seul au centre des cris: sortir avancer, marcher fuir éviter l'étau qui serre les cœurs de ceux qui errent sur une route où le froid lance une interrogation lancinante: à quel moment la transcendance nous a-t-elle donc abandonnée? Les années sont gelées, on se dit qu'il fera beau demain, qu'il faut attendre et patienter, les fibres de nos âmes se resoudent aussi, n'est-ce pas? et réparent les amours comme un nœud dans l'écorce. Mais la même balade, ô fuite du foyer, nous fige soudain des années plus tard encore exactement au même point, un peu plus de chaos dans le cœur, un peu moins d'illusion, dans l'erreur, dans le leurre; c'est la peur qui étreint, familière, qui susurre: la douleur éculée ne vaut-elle pas mieux qu'un tourment inconnu?

L'arbre n'a plus d'aubier, l'enfant grandit heureux, le passé n'a plus d'importance, l'avenir doit se nourrir, et l'ancien mourir... Nous étions biens ensemble, lovés dans l'illusion qu'un sentiment puisse vaincre l'entropie. Mais le réel est tenace, il se contente d'être là tandis que nous, simplement, devenons. Sur les rayonnages de nos bibliothèques en série, dans ce que nous pensons être le lieu singulier du foyer, nous contemplons les mues d'anciennes peaux: nous étions si heureux alors ou avions l'air de l'être; de toute façon l'on ne se souvient plus, la distance est trop grande entre là-bas et maintenant: nous ne reviendrons plus.

Alors un simple geste nous renvoie le reflet de celle qu'on aimait, et dans ce tout petit geste inaperçu du monde, est impliqué tout ce qui provoque un amour à brûler grand d'un feu sans frein. Mais les couches d'amertume sont épaisses, trop dures à traverser: on avale ce geste en le laissant couler dans la mémoire où il rejoint les rayonnages de ce cruel diaporama de l'amour, où tournent si joyeux nos souvenirs en caroussel... Combien de temps les cœurs se désintègrent? L'amour est matériau fissile, et sa dissolution radioactive.

Quatrième âge de l'amour, où l'on désintègre l'atome en particules élémentaires.

vendredi 4 août 2023

naissance sociale, mort astrale

 Tous ces chants dévastés méritent bien mon silence. Autant de bruit doit bien enfin ressortir sur un fond de néant approprié. Voici mon silence monde... Inécouté... comme le reste de cette errance musicale.

Une concession suffit à faire s'effondrer l'édifice branlant d'une vie. Me voilà donc éparpillé, sur le sol des conventions sociales, rangé dans une boîte orthogonale, pareille à des millions d'autres adjacentes. Une femme, un travail, une maison, un crédit, un enfant, un foyer donc, et tout cela qui aspire le suc de ma vie, de cette chimère qu'est mon temps.

Les fruits intemporels qui un jour sont sortis de moi, et que je hante désormais -- mi-émerveillé, mi-honteux --, n'ont plus le temps de pousser, de s'extraire du monde et de ses cycles récurrents. Je n'ai plus d'énergie pour chanter, plus d'énergie pour voir et mordre le réel pour en ramener les formes épiphaniques. Plus d'énergie pour la joie. Plus de création. Plus de verbe.

Et tout ce qui consolidait le fondement de ma vie n'est plus qu'un souvenir brumeux tapi dans l'ombre du présent étique: la sensation d'un membre fantôme. J'ai abdiqué face à la vie, j'ai fini par me fondre dans le courant des hommes -- et chaque jour je souffre de ressembler un peu plus à chacun.

Pour cela la poésie m'a désertée. Je ne suis l'élu d'aucuns vents, d'aucun souffle, d'aucune tragédie. Je vais passer mes jours à vivre pour les autres, à me fondre dans la race, dans cette continuité biologique qui réclame son dû depuis les premiers jours.

Il n'y aura plus de création. Je n'en ai plus la force. Je m'éteins à demi dans ce destin en série, désintégré pour de bon dans la matrice sociale de la convenance. La joie enfuie est remboursée sous la forme d'un salaire mensuel qui me permet d'être dans tous mes objets, dans tous les projets de vie qui saignent le présent pour irriguer l'aérien avenir.

Je n'ai plus la force d'écrire. tant pis, cela aurait fait belle histoire...