mercredi 3 juin 2026

[ Entropologie de l'Eros ] Premier âge

 Premier âge de l'amour, où l'on aime une absence.

L'autre est un rêve qu'on habille de fantasmes articulés aux œuvres devenues les organes d'une âme qui languit de vivre. Car vivre n'est pas être seul ainsi n'est-ce pas? Vivre c'est répandre son cœur aux pieds de l'être aimé, lui faire un tapi de nos fleurs et remplacer le sol, devenir la fondation même de ce projet qu'est l'autre.

Attendre toute la nuit, dans la chambre d'un ami, et parler des amours inventés, surgis d'un regard unilatéral. Fabriquer de toute pièce, à partir d'un visage, d'une silhouette, d'une démarche, le conte où perdre l'appétit du réel. Se construire un récit où le vrai et le faux s'entremêlent. Finalement tomber amoureux sans même qu'autrui le soupçonne, sans même qu'il ne se doute, un jour, de toute la vitalité qui s'est écoulé par la bonde d'un mensonge à huis clos. Se consumer d'amour pour un pouvoir d'aimer...

Qu'aime-t-on alors, si ce n'est l'idée même de la beauté, le concept venimeux de l'acquérir, d'une propriété exclusive, parce qu'alors... alors cela voudra dire qu'on est soi-même quelque chose, qu'on mérite d'être compté parmi les hommes.

C'est le concept de femme qui nous fait chatoyer, c'est tout ce que l'imagination géniale a composé de formes, de textures, de parfums et saveurs, c'est le golem de nos espoirs agglomérés, cette concrétion de désirs qui ont pétri le monstre qui nous dévore le cœur d'un rien. On est amoureux de son âme et de la force de nos sentiments, de cette faculté presque sans frein de créer l'horizon pour se donner la force d'exister. Une direction, forgée par le regard, où tous les points convergent, c'est là que nous allons, de tout notre sentiment, chacune de nos émotions caresse la silhouette immatérielle que notre corps habite en fantôme. Oh l'on vibre d'un rien tant il peut être tout.

Premier âge de l'amour, où l'on fabrique un présent de toutes les absences. 

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