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lundi 1 juin 2026

Capitaines

 Au tout début on est extatique, happé par un centre qui, enfin, n'est plus l'abîme de la conscience. Un autre sujet, un autre néant, devient ce qui  nous comble et forme la substance qui nous soigne de vivre. On rêve du souffle de l'autre, de ses fièvres, de ses vertiges, de ses gestes, dont on souhaiterait être la cause unique. On se met ensemble et, pendant quelques années, une, deux, peut-être... on parvient à être étranger à son propre cœur, on bat au rythme de l'autre, tout le cicuit biologique de notre existence s'est transporté au-dedans d'une autre poitrine, d'autres hanches, d'autres yeux. Mais invariablement, ce qui est étranger finit par être acquis, familier, et par là même peut enfin véritablement redevenir étranger, c'est-à-dire agaçant, imprévisible, exaspérant parfois. On réintègre les vieux murs de sa carcasse, on chérit sa solitude, on apprécie l'abri retrouvé, la sécurité d'un espace où l'autre ne peut nous atteindre.

Il reste les souvenirs, tenaces, qui nous enchaînent à un rêve, une illusion d'âme-sœur, ce sont eux qui font le plus de dégâts, qui maintiennent à flot ce navire déchiré qui prend l'eau, porte son équipage au devant du désastre, emportera ses passagers dans l'épreuve d'une asphyxie sentimentale dont on ne ressort jamais intact. Mais le souvenir brûle encore au-dedans de soi, de ce qui fut, de ce qui est, peut-être, encore possible et, pourtant, ne l'a jamais été réellement.

Quitter le navire, alors, c'est abandonner tous ses passagers, laisser derrière soi ceux qui ne peuvent vivre hors du bateau, parce qu'ils y sont nés simplement, parce qu'il en constitue l'oxygène, parce qu'ils ont surgi d'une illusion dont ils sont les immatures fruits. Encore une fois, la vie s'est nourri de ses enfants, elle fait chuter ce qu'elle a fait croître, elle détruit ceux qui ont servi sa cause et l'on mené à vaincre l'entropie -- car cette bataille est son essence.

Tout ce qui a vécu dresse des voiles fatiguées sur le vague océan, silhouettes lacérées dont on devine la robustesse d'antan, et les fiers esquifs encore indemnes portent sur eux la marque de l'immaturité: ils sont ce que la vie porte au pinacle , tout d'ascensions et d'insouciance. Ils finiront par prendre la place, lorsqu'ils seront sou l'eau, des lourdes galères abîmées qui jonchent les abysses de rêves inavertis.

Et tous les capitaines du monde sombrent en leur galion. Mais avec les espoirs s'effile aussi l'humain.

jeudi 8 mars 2018

Les rats quittent le navire

Les rats sont partout. Débordent des poubelles, des malles, des réfrigérateurs, des sous-bois, de la terre. Ils forment le tapis du sol, pas un espace qui ne soit couvert et, pourtant, lorsque j'avance et pose le pas, jamais je n'en écrase. Se faufilant habilement autour de ma chaussure, ils épousent les formes de mon existence, dessinent en négatif, la silhouette de mes pieds sur fond de muridés. Jamais je n'en ai écrasé un seul encore. Ce n'est pas faute d'essayer, de vouloir nettoyer le paysage surfacique de la présence de ces gras bestiaux, boudins poilus gesticulant et couinant en tous sens. Ils sont si dodus que je rêve d'en attraper un dans mes mains, pour le presser tant et et plus, tel une boule anti-stress.

Puis, d'un coup, d'un seul, les rats sont partis. Plus de rats. Seulement des mélodies se réverbérant sur la surface des murs blancs. Des notes bien mures digérées par l'oreille, des rythmes athlétiques et d'autres qui prennent bien leur temps.

Silence. Mais le silence n'existe pas. Il y a toujours un bruit, même dans le silence. Un bourdonnement de soi-même. En l'occurrence le souffle du ventilateur de cet ordinateur de malheur. Si le cerveau laissait accéder à la conscience tous les stimuli sensoriels auxquels nous sommes  soumis, alors les rats dodus seraient infinis, prendraient le contrôle de tout, des bruits, des odeurs, des images. Le silence est empli de rats qui pullulent et crient en sourdine. Le silence est un bruit composé de sons qu'on ne distingue pas. Peut-être qu'un de ces sons est lui aussi composé de sons?

Quand la musique n'est plus là, les sons me sont désagréables, angoissants. C'est le son de la vie qui s'étiole. Le son de l'inactivité est celui que j'ai de plus intime, mais je le hais désormais, comme une mue encombrante qu'on vous jetterait dessus pour que vous l'enfiliez de nouveau. Mais elle ne sert à rien! Elle ne sent rien! Elle ne convoie aucun signe, c'est une anesthésie de tout, une asphyxie plutôt parce qu'au dedans, le volcan réveillé étouffe et gémit de ne pouvoir érupter. Beaucoup, beaucoup d'énergie sommeille en mes sous-sols. Combien d'années, combien de nano-secondes suis-je resté là, telle une plante ou une batterie, à me charger du monde advenant, des sons, des voix, des visions et odeurs... Combien, combien, COMBIEN?! Combien d'énergie gisant là, comme un pétrole en ma forêt aujourd'hui éructant des geysers de durées? Toute cette poudre musicale qui inonde le ciel, répond à l'attente interminable, féconde le sol à nouveau, bruisse harmoniquement lorsque je déambule sous la frondaisons, dans le crissement des sons agencés qui s'élèvent dans l'air comme une poussière en un rai de lumière. Ce sont autant de fragments d'attentes et de préparation, des perles de puissance parfaitement achevées. Ce sont mes rats de l'intérieur qui rongent ma carcasse et refusent CATÉGORIQUEMENT que je demeure là sans rien faire, sans accoucher de mes enfants. Que sont-ils ces enfants, si ce n'est des fragments de durée concentrée à l'extrême, denses comme un métal lourd. Tous ces moments détachés de mon histoire, ces agencements géométriques de temporalité: une manière à moi de partitionner mon flux et de choisir alors ce qui doit être dit, ce qui doit être tu.

Les rats sont partout, ils doivent sentir la fin du monde. La forêt s'inonde d'un déluge en musique, le ventre de la terre crache sur le ciel des mesures enlacées; le coeur du monde se rebelle, les rats quittent le navire, les oiseaux hurlent et migrent vers d'autres atmosphères. Tandis que moi, calmement, je lève les yeux au ciel et accueille sur mes rétines les notes qui tambourinent et dégoulinent sur mes joues. Toutes ces couleurs viennent de moi, des orbes chromatiques qui me font un cercueil coloré, une diaprure de sons: symphonie apocalyptique en mineur sept. La fin du monde ancien: que me chaut? Je resterai sur le navire qui sombre, des flots nouveaux s'élèvera la si grande arche qui m'amènera par delà mes racines, vers le nouveau voyage et le présent tout neuf. Je serai un marin, je serai un poisson, il n'y aura plus de rats, il y aura du plancton, et puis des rémoras. Il y aura des baleines et puis des cachalots, et puis des huîtres perlières par millier qui cracheront un jour en l'air leurs orbes opalines. Ce sera à nouveau la fin d'un monde, les perles couvriront les flots, formeront le sol qui portera les pas d'un présent rénové.