lundi 13 juillet 2026

[ Zoé ] Tu peupleras la Terre

 Le premier signe de la servitude est cet élan obscène en avant qui semble vouloir crever le ciel et nous faire posséder de la plus vile des manières les choses. Bander son être comme une corde tendue prête à claquer et projeter son code au cœur de toute altérité -- il n'y a peut-être qu'ainsi que l'on possède une chose, en s'y lovant et, central, y dévorer de l'intérieur cet autre qu'il nous faut assimiler. Toute vie est une forme de dévoration où le sujet n'est qu'un prétexte élaboré à la perpétuation de l'espèce. La petite mort nous rappelle, par l'acharnement obstiné et stupide avec lequel elle se répète, l'inanité de notre entendement, la dérision de notre volonté -- nous a-t-elle seulement, une seule seconde, appartenu celle-ci?

Et l'autre, à côté, qui croit tenir sous ses doigts le chevalier ardent pourfendeur des dragons qui la hantent? Ne voit-elle pas cette verge ridée et exsangue que toute vie semble avoir abandonnée? Ne sent-elle pas qu'en cet instant ces caresses nous semblent pire qu'un viol tant le servile pont de chair qui nous liait s'est alors effondré? Faut-il donc que la chimie excède infiniment la conscience afin que se poursuive le cauchemar de la vie...

La vérité n'est pas une propriété des jugements

 Il faut mettre en lumière l'erreur fondamentale de ceux qui débattent et croient pouvoir prouver la vérité d'une opinion parce qu'ils usent de démonstration. Ceux-là sont persuadés qu'une démonstration mène à une vérité objective qui en découle nécessairement et que, pour cette raison, l'opinion qu'ils viennent de défendre par ce procédé est plus vrai que celle de leur interlocuteur. Quelle grave erreur ils commettent alors.

Cette erreur consiste à substituer à la nature méthodique de la raison, instrumentale, une essence fondamentale, or, disons-le une fois pour toutes, la raison n'est pas un fondement. La raison est une méthode, un moyen, un instrument, et, comme tout instrument, elle est le moyen pour aboutir à des fins en nombre indéfini; des fins parfois contradictoires. Pourquoi? Parce que la raison, en tant que fonction, ne peut produire ses propres valeurs, celles qu'elle devra traiter, et que celles-ci sont nécessairement le fruit d'un acte subjectif, d'un choix et donc relèvent de l'opinion et non du fait objectif (= une idéée pure de la raison). En ce sens, ceux qui débattent font toujours l'erreur (les plus intelligents feignent d'en être dupes) de croire que leur interlocuteur part des mêmes opinions, des mêmes valeurs, des mêmes sens pour raisonner, et ils s'étonnent ensuite d'arriver à des résultats différents, incompatibles voire contraires.

Il faut bien comprendre que la raison peut tout prouver, elle peut produire à volonté des antinomies insolubles et le sol de l'expérience, n'en déplaise au vénérable Kant, n'y changera rien: aucun fait n'est objectif et pur, tout état du monde peut faire l'objet d'une interprétation divergente, toute perception, aussi objective se voudrait-elle, est déjà le fruit d'un ensemble de jugements, de biais, phylogénétiques ainsi qu'ontogénétiques. Et si l'expérience humaine semble reposer sur des structures transcendantales à peu près similaires, n'oublions pas que la complexité du monde, sa propriété de pouvoir être analysé indéfiniment, rend tout fait (= une perception intersubjective, dont on a retranché tout ce qui relève de l'idiosyncrasie) absolument indéterminé -- ce qui a pour conséquence qu'un fait est réagençable, interprétable, à l'infini... Il est donc en droit impossible que les faits fondent les opinions, les jugements, les valeurs qui servent de matériau à la raison.

La raison prend racine dans l'arbitraire et ses fruits ne dépassent donc jamais le statut d'opinion (dès lors qu'ils prétendent dire queque chose non plus des opinions elles-mêmes mais du réel). C'est en ce sens que je défends, depuis longtemps, l'idée que la vérité est impossible en tant que jugement achevé, mais qu'elle est tout à fait possible en tant que modalité du jugement, c'est-à-dire en tant que sa nature est d'être une relation aux jugements. Autrement dit la vérité est une manière de se rapporter au jugement, elle est une attitude, une démarche: l'impossible suspension de la recherche et du doute. La vérité est par essence activité et non chose: elle est un mouvement. La vérité n'appartient pas à un jugement, elle n'en est pas une propriété et par conséquent elle ne s'oppose pas à l'opinion ou à l'erreur, elle ne peut dénoter la victoire d'une idée sur une autre.

La vérité est la propriété d'une âme -- en chantier.

vendredi 10 juillet 2026

[ Entropologie de l'Eros ] Huitième âge

 Huitième âge de l'amour, où l'on cesse de chercher un labyrinthe. Peut-on vraiment chercher une âme, comme s'il s'agissait de reconnaître en autrui quelqu'un déjà rencontré -- ou pire, quelque idée ou concept... Il faut croire que l'on obtient rarement ce que l'on veut lorsqu'on agit dérisoirement. Quelque chose en nous abandonne et cesse le pathétique manège qui nous amène à traverser les femmes comme des terres hospitalières -- de celles qui intiment au nomade d'enfin prendre racine.

Arrive un jour où l'on sait qu'on ne trouvera rien parce que le concept même d'âme sœur est pathétique, parce que le réel est toujours ce qui fait plier même les théories les plus cohérentes. Toute la vitalité d'un homme peut alors refluer vers un grand large qu'on imagine à défaut de le percevoir. Les matins ne sont plus témoins de ce rituel étrange par lequel on se verticalise pour s'unir à un drap dont le poids nous rappelle une main d'autrefois.

On peut errer ainsi plusieurs années, sans qu'une quelconque femme ne puisse réveiller en soi le moindre élan obscène. On regarde, par habitude, on se croit homme parce qu'on l'a été. Mais ce qu'on est devenu fait mentir nos habitudes, ectoplasme éthéré, conque abandonnée, église inhabitée. On glisse sur le présent dépourvu de désirs, avec pour seule moteur une inertie paresseuse qui maintient l'illusion -- pour autrui.

On cherche sa masculinité, qu'on ne trouve plus dans le marbre sculpté de ce corps qui n'est que simulacre. Quelque femme de passage parvient à réveiller en nous le mouvement réflexe de vaine séduction: on concrétise parfois, par un mélange des fluides dont on reste spectateur impuissant -- et plus on se regarde faire et plus on se dégoûte. Encore, prisonnier du mensonge, encore à buter sur ce mur: et pour quelle raison se forcer à croire qu'est encore là ce qui a disparu?  La réponse est philosophique, c'est-à-dire indéfinie.

On se demande pourquoi se lever et ce qui meut notre carcasse à travers la mélasse des jours pesants. On ne sait plus être homme sans ce sexe qui nous a édifié et que reste-t-il donc de celui qui ne sait se reconnaître dès lors qu'on lui retire sa seule identité?

Huitième âge de l'amour, où tous les masques tombent. 

[ Entropologie de l'Eros ] Septième âge

 Septième âge de l'amour, où l'on poursuit la jeunesse. Parce qu'elle est miroitante, comme une peau d'océans et qu'il nous faut leur profondeur pour y noyer le remord. La jeune chair inexpérimentée aime éperduement et l'on ne cherche qu'une chose: combler le grand trou noir de note âme, conjurer le mauvais sort. Combien l'homme abîmé est charmant lorsqu'il assume ses blessures, comme il brille de sa virilité lorsque la force est la grand-voile criblée d'entailles qui témoignent des batailles passées.

On séduit l'autre qui n'a pas connu d'océans si profonds que nulle part on n'y a pied. Et l'on se fait l'initiateur, le boutefeu qui allume la mèche d'une flamme de femme qui finira par onduler sous les caresses en réchauffant le monde. On trouvera bien une satisfaction dans le premier vrai râle de jouissance, celui où l'autre s'abandonne et libère la puissance autrefois contenue.

Mais on se lasse de ce qu'on a construit soi-même et il faut s'en aller pour sonder un abîme qu'on ne peut pas comprendre et qui semble sans clef. On veut se perdre dans un labyrinthe pouvant être tombeau, dans le dédale d'une conscience qui ne se livre -- et qu'il faut déplier plusieurs vies durant pour en cartographier les continents.

Alors on se fond dans la nuit, comme on l'a toujours fait, tandis que l'autre pleure dans les draps chauds qu'on a quittés, et la chaude obscurité de l'été nous enveloppe alors que nous déambulons dans d'étroites ruelles et que tambourine en la poitrine cette solitude familière ainsi que la cruelle nostalgie d'un passé non avenu, et peut-être impossible. 

Septième âge de l'amour, où l'on bâtit des femmes qu'aimeront d'autres hommes.