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vendredi 12 décembre 2025

Problèmes aristotéliciens: l'amitié

Les références sont indexées sur l'édition GF du texte, traduction de Richard Bodéüs
 

Présentation de l’amitié


Aristote essaie de dépasser les apories exposées par Platon sur la notion d'amitié, et il ouvre l'extension de la notion d'amitié à tout un ensemble de relations diverses (relations commerciales, relations politiques, relations familiales, etc.). Dans l'Éthique à Nicomaque (VIII, 2), il commence par poser trois conditions nécessaires qui caractérisent l'amitié et servent de base pour une définition. D'abord il affirme que l'amitié est une relation fondée sur la bienveillance: il s'agit de vouloir le bien de l'autre. Bien entendu, une telle condition ne suffit pas en ce qu'on ne peut qualifier d'amitié un sentiment de bienveillance à l'égard de quelqu'un qui nous hait (contradiction soulevée par Platon dans le Lysis). Il faut donc une autre condition qui ne fasse pas de l'amitié un lien unidirectionnel, parfois même secret, qui unit un être à un autre. La deuxième condition que pose Aristote est donc la réciprocité: il est nécessaire que celui à qui je veux du bien, veuille aussi mon bien. Ce n'est qu'ainsi qu'on peut sortir des contradictions pointées par Platon qui pourraient mener, par exemple, à nommer amitié, le sentiment que quelqu'un nourrit secrètement envers un autre qui l'ignore. Mais cela ne suffit pas car, si l'on s’arrêtait à ces deux seules conditions, nous nous trouverions dans une situation où deux individus pourraient nourrir de la bienveillance l'un envers l'autre sans même le savoir. Imaginons, par exemple deux collègues de travail, qui ne se connaîtraient qu'assez peu mais ressentiraient a priori une forme de camaraderie l'un envers l'autre. On ne saurait parler ici d'amitié puisque les deux collègues pourraient très bien ne pas s'adresser la parole, s'observer à relative distance et s'apprécier sans que ni l'un, ni l'autre ne le sache... Curieuse amitié. C'est pour cette raison qu'Aristote pose une troisième et dernière condition: la conscience de l'inclination de l'autre. Il faut que les individus sachent que l'autre leur veut du bien et inversement. Ce n'est qu'alors que peut s'établir, en pleine conscience, une relation basée sur la confiance et que chacun se sente une partie d'un tout (la relation) qui les inclut.

Aristote explique plus loin (Ibid., VIII, chap. 3, 4) qu'il existe deux sortes d'amitié: l'amitié accidentelle qui se caractérise par le fait qu'on aime autrui pour ce qu'il nous apporte et non pour lui-même. Autrement dit l'ami est un moyen d'atteindre une fin, la relation est en ce sens instrumentale : elle ne prend pas son sens en elle-même mais en l'objet visé qui peut être double d'après le stagirite: l'utile ou l'agréable. Une amitié accidentelle basée sur l'utilité serait, par exemple, celle d'une personne de la famille qui vous aide à obtenir du travail grâce à ses relations. Une amitié accidentelle basée sur le plaisir est, typiquement, la relation entre deux amants se procurant l'un à l'autre du plaisir. Il faut noter qu'une relation peut être cultivée en vue du plaisir dans un sens et en vue de l'utile dans l'autre sens (par exemple le jeune homme qui couche avec des femmes mûres non par goût mais pour les avantages qu'il en retire est donc lié par l'utile, tandis que la femme mûre qui prend plaisir à l'acte charnel avec un joli corps est liée par l'agréable).

Ensuite, existe un autre type d'amitié nommé essentielle ou achevée qui se caractérise par le fait que chacun est aimé pour lui-même, en son essence. Nous reviendrons là-dessus plus tard. 

L'amitié est aussi une relation qui requiert une forme d'égalité (Ibid., VIII, chap. 7). Si, par exemple, quelqu'un retire une grande utilité d'une relation, de manière asymétrique, alors il devra, d'une manière ou d'un autre, donner quelque chose (de l'honneur par exemple) en excès, afin de rétablir la balance. Cela dit, l'asymétrie qui caractérise certaines relations rend impossible cette égalité: c'est le cas, par exemple dans la relation qui unit un Dieu à ses fidèles. Dans ces cas-là, il n’est plus loisible de parler d’amitié.



Première contradiction : la compétition pour la vertu


C'est au livre IX que vont émerger certaines contradictions qu'il s'agit de mettre en lumière. Il existe une première tension dans le fait que l'amitié véritable, essentielle, implique l'altruisme, les véritables amis sont "ceux qui souhaitent du bien à ceux qui leur sont chers dans le souci de ces derniers" (Ibid., VIII, 2). Toutefois, après avoir dit cela, le stagirite affirme que l'amitié pour autrui dérive de l'amitié pour soi-même (philautia): "Les marques amicales qui s’adressent aux autres et qui permettent de définir les formes d’amitié proviennent apparemment des attitudes que l’on a pour soi-même" (Ibid., IX, 7.1). Ainsi, on commence à entrevoir que ce qu'on aime véritablement chez autrui n'est peut-être rien d'autre que le reflet de soi qu'on y entrevoit... Mais Aristote va enfoncer le clou en distinguant deux formes d'amour de soi: la pléonexie qui définit celui qui cherche à s'attribuer plus de biens que les autres (tels que les biens matériels ou les honneurs) et l'amour de soi qui consiste à vouloir pour soi le plus de vertu possible: "Car supposons quelqu'un qui s'empresse toujours de passer lui-même avant tout le monde pour exécuter ce qui est juste ou ce qui est tempérant ou n'importe quoi pourvu que cela traduise la vertu; et, supposons quelqu'un qui, en somme, revendique toujours pour lui-même la beauté du geste: personne n'ira dire de l'intéressé qu'il cultive l'amour de soi et personne n'ira le blâmer. Pourtant, on peut penser que c'est plutôt chez ce genre d'individu que se trouve l'amour de soi. En tout cas, il se réserve à lui-même le plus belle part c'est-à-dire ce qui est bon au suprême degré." (Ibid., IX, 7.4.3.1-2)

Aristote confirme cette tendance de l'ami vertueux à se réserver la plus belle part un peu plus loin (Ibid., IX, 7.5): "Car il est prêt à sacrifier ses richesses, honneurs et en général tous les avantages qu'on se dispute, pourvu qu'il puisse revendiquer pour lui-même la beauté du sacrifice. [...] Car c'est ainsi que vont les choses: à l'ami les richesses, et à soi-même ce qui est beau. Donc, le plus grand bien, c'est à soi-même qu'on le réserve." On note ici que l'ami vertueux rentre presque en compétition avec son ami, sa grandeur d'âme demeure calculée, ce qu'il cède à autrui, il le récupère en dignité morale, cette "plus belle part" qu'on se réserve à soi-même... Le sacrifice est donc toujours une manière de renvoyer à soi-même, de se réfléchir à travers l'abnégation en s'élevant plus haut que cet égal qu’est l’ami.

On peut alors se demander si les amis ne sont pas des égaux parce qu'ils sont chargés d'apparaître, à nos yeux, estimables, dans l'exacte mesure où cette valeur permettra de magnifier nos propres actions, actions susceptibles de nous hisser encore un peu plus haut que nous-même, et donc qu'eux. En ce sens, il semble que nous soyons précisément dans une relation d'amitié accidentelle fondée sur l'utilité: celle de pouvoir contempler à travers l'ami sa propre valeur morale, confirmée voire sublimée, et de l'utiliser pour rivaliser de vertu et se tailler, à soi-même, la part du lion: "[...] nous sommes malgré tout mieux en mesure d'observer les autres que nous même et leurs actions plutôt que nos actions personnelles" (Ibid., IX, 8.3.2).



Deuxième contradiction : aimer la vertu plus que l’ami


Mais ce n'est pas tout: une deuxième contradiction, peut-être plus profonde, se fait jour à travers l'argumentation du philosophe. D'après sa définition de l'amitié achevée, celle-ci consiste à aimer une personne pour ce qu'elle est. Le problème étant que pour Aristote, l'identité d'un homme est son essence universelle, elle n'est pas ce qui fait qu'il est un être unique (sa matière par exemple son idiosyncrasie accidentelle), mais elle est une construction par une disposition (hexis), c'est-à-dire l'habitude acquise d'agir de telle manière, la sédimentation des actes passés, une disposition rationnelle à s’orienter vers le bien. Ainsi le désir délibératif qui est ce vers quoi l'individu va tendre, ce qu'il va choisir de faire, est fondamental dans la constitution de l'identité, or ce désir délibératif est précisément ce que vient qualifier la vertu en tant que juste milieu dans le choix. La vertu est une disposition décisionnelle, une manière de choisir.

C'est donc cette manière de choisir que l'on aime en l'ami, cette tendance à choisir en chaque chose le juste milieu qu'on nomme vertu. Mais ce qui permet à l'homme de choisir le juste milieu, c'est la raison calculatrice qui produit la prudence comme sa fonction. Or c’est bien là que gît l’identité de l’individu en tant que personne morale. Si l'identité de l'ami est la vertu, c’est-à-dire une pure fonction, une disposition à choisir le juste milieu, alors, précisément, nous aimons une qualité universelle et non un être dans sa singularité. Par conséquent l'amitié est impersonnelle, ce que nous aimons chez l'ami c'est un idéal, une idée, la vertu, celle-la même que nous retrouvons en nous, à laquelle nous pouvons nous identifier. Or si l'on peut s'identifier à son ami via une qualité, c'est précisément que cette qualité est impersonnelle, qu'elle est commune, potentiellement universelle car propre à tous les hommes. Ainsi Aristote ne peut éviter de retomber dans les limitations exposées avant lui par Platon. Nous n’aimons pas l’ami pour lui-même, mais pour ce qu’il est qualifié par une disposition vertueuse, une disposition ancrée à choisir le bien mais est-ce là où gît la véritable identité d’une personne ?

vendredi 4 juillet 2025

Métaphore de la conscience

À mesure que l'on vieillit s'ancre plus profondément la certitude vécue que l'on est seul, absolu car ignorant des autres. Les anciennes relations se reconfigurent sans cesse, délitant des liens qu'on croyait établis -- mais qu'est-ce qui, réellement, peut prétendre à l'être?

Les nouvelles relations, quant à elles, sont plus friables que les pâtés de sable océanique, ils offrent l'illusion du grandiose et du solide, mais vivent le temps d'une marée. À force d'en engranger puis de les voir s'effriter, on cesse de pourchasser les nuages, et, l'espoir fait place à la méfiance qui cède la place au scepticisme.

Peut-être alors, se rend-on compte qu'on n'est plus si aimable qu'on croyait, qu'on a perdu ce quelque chose qui réchauffait les cœurs, qu'on est devenu tellurique: on a vêtu son nu noyau.

Il faut prier alors que tout ce que le temps a bien solidifié ne s'érode pas comme le reste, que demeure quelques stalactites philiaques capables de construire et de consolider à rebours du naufrage qu'est tout destin.

Que la caverne de ses quarante ans est nue... hantée par d'échevéennes réverbérations invoquant tous les spectres d'un passé dilaté au point d'être gazeux.

Voilà ce qui reste des autres, un nuage gazeux que l'immense abjecte masse de notre égo capture en son orbite pour y nourrir la fission atomique d'une âme centrifuge -- et par là-même tuminescente.

L'âme un chantier détruisant tout pour son néant -- le trou noir métaphore de toutes les consciences. 

lundi 11 septembre 2017

Courage!



Courage! Souquez matelots!

Fendez les flots de cette vie!
Même la tempête s'alanguit.

Souquez frères stellaires des confins!
Ramez vers l'enfer et sa fin!


Courage! Coeurs débridés!

Frêle esquif à travers les flots
Coeur de suif mordu par les crocs.


Courage!

Derrière chaque nuage, un soleil qui rugit
L'envers de chaque orage, un rayon qui surgit.


Courage mes amis!

Affrontez les passions qui font trembler vos nuits
Un merveilleux silence vient pour panser le bruit.


Force mes amours!

Nul chemin ne s'emprunte sans détours
Aucun matin qui ne devienne un jour.


Bandez les muscles!

Chaque éclair une énergie en moins
Pour les coups de tonnerre qui vont mourir au loin.


Courage, humains!

À travers les brumes incolores
Perce la promesse d'un chamarré trésor.

Voyez déjà, comme le tumulte retombe
La force de vos bras valait bien mille bombes.


Encore, amis!

Derrière le tourment délétère
Par delà les souffrances de la terre
S'en vient l'onguent d'un repos éphémère.


Courage sisyphes!

Cette vie à une fin, comme vos douleurs enfin
Une chute indolore qui transforme en destin.


Courage!

Regardez comme chute Héméra
Dans sa gloire nimbée
Fait de tous tumultes un beau drap
Que l'aurore ôterait...

Souque! Rame! Frappe! Hurle!
Traverse la tourmente
D'un regard incendiaire!

Souffre, saigne, rage, tend
Vers le prochain instant!

Nous sommes tous les bruyants enfants
D'un trop juste parent
Chacun de nous son fragment
Dans le long cours du temps


Et dans l'infernale valse qui les malmenait, les petits êtres pouvaient entendre - étaient-ce alors les vents qui chantaient? -:

"Un soleil est le coeur d'un ami, et cet astre a sauvé bien des vies!
 Une étoile est l'amour d'un ami, et son souffle a crevé bien des nuits!"


Sur un dessin d'Amine Felk, texte de moi-même.

mardi 14 juillet 2015

L'ami

Ecoute l'ami, écoute la poésie facile, acquise au prix de tant d'heures passées à baigner dans ses eaux, à mettre en son orbite la somme de mes pensées.

Ecoute l'ami le moment nous bercer, tu es là, je suis là, et toute la création aussi. Au-dessous de nous, dans un monde ignoré, dorment les fatigués au giron de la terre, tandis que nos regards qui s'élèvent en l'air, ourdissent des projets aux confins de l'éther.

Vois l'ami comme il est simple de faire vibrer la vie, écoute donc mon chant pour toi, c'est une ode matinale matinée de rosée où se déploie mon amour en des tons irisés. Vois comme la teinte du bonheur a les reflets de ton bon cœur.

Regarde l'ami, nous longeons la mer et ses côtes dorées, nos pas si peu pressés s'imprimant dans le sable d'existences broyées. Entends-tu comme moi les vagues se briser et le ressac, comme la vie, qui vient tout emporter?

Sache ami que j'aime vivre à tes côtés, c'est bien pour ces instants que je suis entraîné à faire de ma langue instrument pour chanter.

Je te regarde fermer les yeux, jamais je ne saurai ce qu'en toi tu ressens. Cela dit j'imagine et chaque image est une manière de faire de ton altérité un reflet de mon âme.

Ce n'est pas seulement mon cœur mais tout mon corps aussi qui se met à chanter, chaque mot n'est rien mais je les ai tressés pour te faire des ponts vers mon âme en chantier.

Sais-tu l'ami que tu es le plus vieil amour rencontré, et je regarde la force des arbres se dressant non loin dont chaque nœud figure nos destins intriqués.

Te souviens-tu Rabat? La chambre ouverte sur la nuit et les histoires d'enfants qui montaient vers la lune?

Le sens-tu encore le cœur de cette ville qui pulse dans les ruines de l'enfance lointaine? J'en ai les yeux gonflés de l'eau du grand Lethé, moi le nomade pour qui les souvenirs valent plus que les choses.

Le gazouillis des serins, l'air iodé de l'espace marin, l'aurore mordorée qui ne veut pas finir, mon corps près du tien reposé de matin, la vibration terrestre au creux des reins, notre présence omnipotente et libre qui pulse dans l'éther.

Sens-tu le vent si frais s'insinuer dans nos cheveux, tous les oiseaux qui chantent de nous accompagner?

Te sens-tu courageux? Je peux mourir tu sais, je n'ai plus peur de rien, je goûte sans contrainte à tous les petits jeux.

Je me souviens à tes côtés des tourments surmontés, je trempe mon esprit dans le sillon des nuits, observe la déroute qui nous mène ici: sur la dérive du présent je souris au destin: nous nous aimons je n'ai plus peur de rien.

Dans chaque mélodie le silence a sa place, et c'est pourquoi je vais taire ma source. Laissons donc les étoiles bien prendre la relève, entendrons-nous alors le bruissement du monde, le lent flux de sa sève.

Doucement l'ami, laissons-nous transporter de vertige abyssale, pour se dissoudre en horizons d'indéfini spatial.

Je ralentis, je me tais d'avoir trop palabré.

je respire, je suis heureux, car je t'ai ramené...