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jeudi 4 juin 2026

[Entropologie de l'Eros ] Deuxième âge

 Au deuxième âge le néant fait place à des fruits plus réels. Mais on n'a pas de langue assez habile pour en goûter le jus. Les dents sont maladroites et mordent dans la peau amère. On est embarassé de soi-même, on s'écorche et se blesse; on aimerait tant fusionner mais on a honte de soi, de son inexpérience.

Tout de même: la fièvre, la fièvre jusqu'aux tempes, dans les membres qui s'emplissent, tout va trop vite, on brûle les étapes, et le chateau s'effrite, retombe dans la glaise. On se déçoit alors bien plus encore qu'autrui. Mais ce n'est qu'une étape, et bientôt l'on se hait d'être encore moins que rien. Partout autour de soi des autres qui bâtissent l'édifice d'un rêve, érigent des tours immenses, églises des récréations convoitées de ces quelques fidèles frappés d'anathème. On est son propre juge impitoyable et les amours adolescentes se nourrissent de reflets, on en vient à souhaiter être autre que soi-même, être ce beau héros que belle amie étreint, sur qui des yeux brouillés d'admiration s'élèvent tandis que l'on serpente sur le sol, lézarde disgracieuse au ras des caniveaux. On coule en un petit ru sale qu'on préfère enjamber, en des méandres qui feront destin.

Encore quelques années de complexes, d'anéantissement de soi et sera finalement acquise l'importante leçon: la réalité est une pâle copie de l'idée, un simulacre minable dont il faut se contenter. C'est cela que vivre? On creuse encore un peu plus l'anfractuosité de son âme, on se love à l'intérieur de soi, là où aucun soleil ne brûle nos rameaux. Que les autres s'élèvent, nous pousserons au dedans, dans le non-espace des pensées.

Deuxième âge de l'amour, où l'on apprend que le temps est un étalon capricieux; qu'il faut l'apprivoiser -- pour oser devenir.

lundi 9 septembre 2024

Pulvérulence

Devenir un Crippure, pour de bon, dans la vraie vie, épouser si parfaitement le personnage que l'idée du suicide est un ciel accroché au-dessus de chaque instant vécu dans le monde professionnel, est une drôle d'expérience... Se voir à la sortie des lycées, déambuler dans une foule d'adolescents qui constituent le réseau ourdissant votre valeur propre, celle d'un rebut fossilisé qui représente un obstacle dans le flux de libre-consommation de l'époque... Observer les tenues vestimentaires absurdes, les exo-cerveaux tenus par des mains crispés ou dépassant des poches arrières de pantalons à la mode, fabriqués en série pour durer le temps d'une cartouche de cigarettes... Avancer dans la cohue, se faire bousculer sans un pardon, n'avoir pas même quarante ans et se sentir vieux comme le monde... Avancer mais avec la ferme et si étrange sensation d'aller à contre-courant absolu de la marée du temps, de rebrousser chemin vers un passé fantasmé, vers un vague rêve d'utopie, vers rien. Finalement se rendre compte que le récit de son destin n'est qu'un vulgaire et banal effacement du monde, une déréalisation de soi au profit de tout ce en quoi le conatus hurle décidément avec une intensité qu'on ne saurait concurrencer -- on ne peut concurrencer la bêtise qui s'ignore pour ce qu'elle anéantit sans même le vouloir toute altérité subsistante.

Subsister, tiens... voilà tout ce qui peut résumer le concept de sa propre existence. Résister comme un château de sable qui s'érode résiste à la marée montante, dangereusement attiré par les caresses de la dissolution et la nature océanique d'un être dont l'égo serait pulvérisé enfin, définitivement...