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mardi 16 juin 2026

[ Entropologie de l'Eros ] Sixième âge

 Sixième âge de l'amour, où l'on saute à pieds joints sur les traverses. On finit par sortir d'une souffrance lorsque la douleur actuelle est plus grande que celle qu'on peut imaginer dans tous les futurs. Mais cela n'arrive jamais... Il existe toujours un ailleurs désirable... Mais ce n'est peut-être pas le cas de tous, et l'autre qu'on croyait un geôlier a décidé de fuir et de quitter la cage de nos remords. Il a fallu admettre qu'un reliquat d'amour brûlait encore un feu dans notre réservoir, et la douleur alors se fit encore plus grande, et si dévastatrice que le seul ailleurs plus enviable devenait le néant. On croit en Dieu lorsque l'on veut mourir sans en avoir la force. On se voudrait frappé par la foudre divine, évaporé sur place sans même un résidu de cendre témoignant de l'impasse.

En attendant il faut vivre: et comme toutes les vies c'est la suite inepte des gestes programmés de la survie qui s'égrennent mécaniquement, adaptée à l'environnement social qui fait le monde humain. Tout ce qui nous semblait impossible est à l'instant réalité. La fenêtre par laquelle on rêvait d'autres jours est devenu le ciel sous lequel on dérive. Et savez-vous à quoi l'on rêve désormais? De retrouver tout ce qu'on a perdu et qui constituait notre cellule, on rêve que le regard du geôlier nous emprisonne encore à son cœur et son corps, avec les mêmes lianes de ronces qui nous ont écorché à vif. On rédige sur de petits bouts de papier des vœux adressés à l'Univers en tant que Grand Aiguilleur du ciel. À force on ne sait plus qui l'on est, si tant est qu'on soit encore possible en tant que prétendue essence qui viole constamment la non-contradiction.

En fait l'autre avait raison, tout ce qu'on croyait sur soi n'était qu'un doux mensonge, chaque critique méritée... Impossible de se faire confiance à nouveau, des ruines qui subsistent on ôte les pierres, jusqu'à ce qu'il ne reste rien du moi qu'on croyait pourtant être. On ne se fera jamais plus confiance. On détruit son égo, on coïncide, peu à peu, à ce rien qu'on a toujours été. Il n'y a pas un jugement qu'on ait eu autrefois qui ne soit aujourd'hui non avenu. On se dissipe dans l'air marin qui devient plus tangible que tout ce que nous sommes. Les autres peuvent nous traverser, jamais plus personne ne nous heurte: il n'y a plus d'intériorité, nous nous sommes retournés de l'intérieur, nous sommes n'importe qui, nous sommes tout le monde, nous sommes le monde...

Sixième âge de l'amour, où  l'on ne croit plus en soi, car il n'y a plus de soi. 

lundi 15 juin 2026

[ Entropologie de l'Eros ] Cinquième âge

 Cinquième âge de l'amour, où l'on voudrait se reposer d'aimer. Rien de plus difficile qu'être seuls à deux. Ne plus voir dans les yeux d'autrui qu'un simple reflet dépourvu de sentiment, l'image spéculaire d'un homoncule isolé et qui ne vaut pas plus qu'un mobilier inane au sein d'un monde éparpillé. Manger dans le silence masticatoire, et le heurt des couverts, chaque seconde rapetisser un peu plus pour finir écrasé par tout le poids d'un passé démissionnaire. Une fenêtre, en face de soi, une porte de sortie pour l'âme encagée qui veut, qui doit, trouver un lieu de l'espace et du temps à l'abri de l'hostilité... Avoir le droit de vivre sans être cause de déception, de souffrance et de colère, avoir le droit d'exister sans la condamnation d'un regard qui vous reproche de ne pas correspondre à une image d'épinal qu'il ourdit de ses vœux. Mais la fenêtre est trop proche d'une autre, dangereuse, qui vous fusille sans même vous avoir mis en joue, un regard crucificateur capable d'enfermer une âme sans pourtant la mirer.

Il ne reste qu'à rêver de chaque instant qui déraille le train d'une lente déportation, de ces moments clandestins entre deux wagons où les traverses défilent sous nos pieds, promesse d'une terre ferme où échapper à la prise d'otage d'un naufrage amoureux -- où l'on aimerait sauter à pieds joints. Encore faudrait-il avoir du courage... Il est plus confortable d'errer de compartiment en compartiment, à regarder le monde alentour défiler prestement: un monde où tout est à sa place. Tandis que nous... c'est la fatalité qui nous séquestre, le crédit, le maison; la fatigue est la glue qui arrime un homme à sa perte: la liberté c'est la guerre de ceux qui croient en un possible non renié pour eux-mêmes. Indécent syndrome de celui de Stockholm qui fait vivre les hommes en cellules semblables: leur seule fierté, l'aboiement canin quand les maîtresses les sortent pour faire leurs besoins et se retrouvent un peu. Chacun se renifle et croirait se trouver dans le derrière de l'autre: à croire que la lâcheté a un parfum unique.

Cinquième âge de l'amour, où même l'élémentaire se dissout dans le temps corrosifs.

samedi 13 juin 2026

[ Entropologie de l'Eros ] Quatrième âge

 Quatrième âge de l'amour, celui des fissions nucléaires. On était libres et beaux: on décida d'emménager ensemble, d'entremêler nos vies comme deux vignes enlacées jusqu'à ce que la liberté étouffe sous la pression d'aimer. La spontanéité devenue habitude est mobilier encombrant qu'il faut enjamber, autrui s'est disloqué dans la contrainte de survivre: une ligne de plus sur le post-it des corvées, une bouche à nourrir, un cœur à satisfaire lorsqu'on aimerait rentrer chez soi, ne plus penser à rien, se reposer de tout, du monde, des autres, du contrat de travail qui nous fait instrument d'une immense machine.

La petite pousse partant de l'intersection dyadique s'élance et suce la sève, ralentit la croissance, interrompt jusqu'à l'histoire. Figé dans l'infini cylique d'une journée récurrente, le couple s'interrompt, suspendu dans la nouvelle mélodie qui s'élève. On aime alors de toute son âme un fantôme qui hante nos plus sombres colères, et qui parvient encore à souder le noyau autour d'un souvenir qui perce le silence. Dieu qu'on est seul au centre des cris: sortir avancer, marcher fuir éviter l'étau qui serre les cœurs de ceux qui errent sur une route où le froid lance une interrogation lancinante: à quel moment la transcendance nous a-t-elle donc abandonnée? Les années sont gelées, on se dit qu'il fera beau demain, qu'il faut attendre et patienter, les fibres de nos âmes se resoudent aussi, n'est-ce pas? et réparent les amours comme un nœud dans l'écorce. Mais la même balade, ô fuite du foyer, nous fige soudain des années plus tard encore exactement au même point, un peu plus de chaos dans le cœur, un peu moins d'illusion, dans l'erreur, dans le leurre; c'est la peur qui étreint, familière, qui susurre: la douleur éculée ne vaut-elle pas mieux qu'un tourment inconnu?

L'arbre n'a plus d'aubier, l'enfant grandit heureux, le passé n'a plus d'importance, l'avenir doit se nourrir, et l'ancien mourir... Nous étions biens ensemble, lovés dans l'illusion qu'un sentiment puisse vaincre l'entropie. Mais le réel est tenace, il se contente d'être là tandis que nous, simplement, devenons. Sur les rayonnages de nos bibliothèques en série, dans ce que nous pensons être le lieu singulier du foyer, nous contemplons les mues d'anciennes peaux: nous étions si heureux alors ou avions l'air de l'être; de toute façon l'on ne se souvient plus, la distance est trop grande entre là-bas et maintenant: nous ne reviendrons plus.

Alors un simple geste nous renvoie le reflet de celle qu'on aimait, et dans ce tout petit geste inaperçu du monde, est impliqué tout ce qui provoque un amour à brûler grand d'un feu sans frein. Mais les couches d'amertume sont épaisses, trop dures à traverser: on avale ce geste en le laissant couler dans la mémoire où il rejoint les rayonnages de ce cruel diaporama de l'amour, où tournent si joyeux nos souvenirs en caroussel... Combien de temps les cœurs se désintègrent? L'amour est matériau fissile, et sa dissolution radioactive.

Quatrième âge de l'amour, où l'on désintègre l'atome en particules élémentaires.

dimanche 7 juin 2026

[ Entropologie de l'Eros ] Troisième âge

 Troisième âge de l'amour, où l'on a conquis le temps.

Un jour il faut soigner la maladresse, les doutes dirimants et les fêlures qui entraînent sous les flots. Nous devons tous connaître l'aube après la brune, grandir sous la chaleur d'un astre capable de souffler la nuit dans les temps abolis, non avenus. Il faut apprendre à être un homme, comme toute chose en ce monde, et aucun raccourci ne peut mener au but. Le voile, tout doucement glisse du visage à nos pieds, et ce que nous voyons se dessiner dans le miroir de l'expérience n'est rien d'autre que l'avenir se tenant devant nous, maintenant.

L'autre n'est plus le film de rêves animés s'agitant sur la toile d'une timidité maladive: l'autre est cette liberté réelle qui nous élit chaque seconde, chaque souffle exhalé, qui hurle notre nom par grappes de phéromones, dessine notre théorème en vibrations acoustiques lancées vers la lune. Une âme allume une autre et l'on se sent plus libre à deux qu'on peut l'être soi-même, parce que tout ce qui érupte en nous de spontanéité jaillissante est adoré sur l'autel du désir, comme un puissant enthéogène. Il n'y a pas un regard alors qui ne soit un miracle plein de grâce. Deux incendies se lèchent dans une danse osmotique et c'est tout l'univers qui plie genou devant l'être qui croît: on est devenu, ça y est, un homme, la force incontestable d'une virilité furieuse et pleine d'elle-même.

Rien ne peut rendre pus ivre qu'une liberté déchaînée qui vous agrafe contre un mur avec sa langue inquisitrice, ses dents qui mordent dans la pulpe de lèvres entrouvertes, ses cheveux qui encadrent le centre élu du monde, l'aiguille de son regard qui vous perce la chair et l'âme. Et les vapeurs de ce corps qui retombent en mousseline sur vos pores pour ne plus vous quitter durant des heures, où fermer les paupières devient dangereux tant cela vous transporte en d'autres galaxies, tant et si loin de tout le monde inepte qui demeure en décor sur le bord de cette histoire. Alors on ferme les yeux au milieu d'une avenue pleine d'automobiles, et l'on avance sans plus regarder comme un saint crucifié par trop de transcendance.

Pour la première fois de sa vie on se sent digne de beauté, quelque chose, dans la structure de nos être, s'est redressé pour de bon, une fière verticalité nous érige en adulte sur le sol des autres, les autres qui, enfin, ne nous écrasent plus de leur vertige cyclopéen. Nous sommes un titan, incassable, un corps inondé de présence parce qu'idéalité. Deux libres âmes se récoltent dans une profusion de fruits où s'écoule un soleil, et toutes les ténèbres du Grand Vide ne peuvent éteindre l'incendie ravageant de lumière un coin presque ignoré du monde, un couple de destins.

Troisième âge de l'amour, où l'on est devenu soi-même en l'aube étincelante.

jeudi 4 juin 2026

[Entropologie de l'Eros ] Deuxième âge

 Au deuxième âge le néant fait place à des fruits plus réels. Mais on n'a pas de langue assez habile pour en goûter le jus. Les dents sont maladroites et mordent dans la peau amère. On est embarassé de soi-même, on s'écorche et se blesse; on aimerait tant fusionner mais on a honte de soi, de son inexpérience.

Tout de même: la fièvre, la fièvre jusqu'aux tempes, dans les membres qui s'emplissent, tout va trop vite, on brûle les étapes, et le chateau s'effrite, retombe dans la glaise. On se déçoit alors bien plus encore qu'autrui. Mais ce n'est qu'une étape, et bientôt l'on se hait d'être encore moins que rien. Partout autour de soi des autres qui bâtissent l'édifice d'un rêve, érigent des tours immenses, églises des récréations convoitées de ces quelques fidèles frappés d'anathème. On est son propre juge impitoyable et les amours adolescentes se nourrissent de reflets, on en vient à souhaiter être autre que soi-même, être ce beau héros que belle amie étreint, sur qui des yeux brouillés d'admiration s'élèvent tandis que l'on serpente sur le sol, lézarde disgracieuse au ras des caniveaux. On coule en un petit ru sale qu'on préfère enjamber, en des méandres qui feront destin.

Encore quelques années de complexes, d'anéantissement de soi et sera finalement acquise l'importante leçon: la réalité est une pâle copie de l'idée, un simulacre minable dont il faut se contenter. C'est cela que vivre? On creuse encore un peu plus l'anfractuosité de son âme, on se love à l'intérieur de soi, là où aucun soleil ne brûle nos rameaux. Que les autres s'élèvent, nous pousserons au dedans, dans le non-espace des pensées.

Deuxième âge de l'amour, où l'on apprend que le temps est un étalon capricieux; qu'il faut l'apprivoiser -- pour oser devenir.

mercredi 3 juin 2026

[ Entropologie de l'Eros ] Premier âge

 Premier âge de l'amour, où l'on aime une absence.

L'autre est un rêve qu'on habille de fantasmes articulés aux œuvres devenues les organes d'une âme qui languit de vivre. Car vivre n'est pas être seul ainsi n'est-ce pas? Vivre c'est répandre son cœur aux pieds de l'être aimé, lui faire un tapi de nos fleurs et remplacer le sol, devenir la fondation même de ce projet qu'est l'autre.

Attendre toute la nuit, dans la chambre d'un ami, et parler des amours inventés, surgis d'un regard unilatéral. Fabriquer de toute pièce, à partir d'un visage, d'une silhouette, d'une démarche, le conte où perdre l'appétit du réel. Se construire un récit où le vrai et le faux s'entremêlent. Finalement tomber amoureux sans même qu'autrui le soupçonne, sans même qu'il ne se doute, un jour, de toute la vitalité qui s'est écoulé par la bonde d'un mensonge à huis clos. Se consumer d'amour pour un pouvoir d'aimer...

Qu'aime-t-on alors, si ce n'est l'idée même de la beauté, le concept venimeux de l'acquérir, d'une propriété exclusive, parce qu'alors... alors cela voudra dire qu'on est soi-même quelque chose, qu'on mérite d'être compté parmi les hommes.

C'est le concept de femme qui nous fait chatoyer, c'est tout ce que l'imagination géniale a composé de formes, de textures, de parfums et saveurs, c'est le golem de nos espoirs agglomérés, cette concrétion de désirs qui ont pétri le monstre qui nous dévore le cœur d'un rien. On est amoureux de son âme et de la force de nos sentiments, de cette faculté presque sans frein de créer l'horizon pour se donner la force d'exister. Une direction, forgée par le regard, où tous les points convergent, c'est là que nous allons, de tout notre sentiment, chacune de nos émotions caresse la silhouette immatérielle que notre corps habite en fantôme. Oh l'on vibre d'un rien tant il peut être tout.

Premier âge de l'amour, où l'on fabrique un présent de toutes les absences. 

lundi 1 juin 2026

Capitaines

 Au tout début on est extatique, happé par un centre qui, enfin, n'est plus l'abîme de la conscience. Un autre sujet, un autre néant, devient ce qui  nous comble et forme la substance qui nous soigne de vivre. On rêve du souffle de l'autre, de ses fièvres, de ses vertiges, de ses gestes, dont on souhaiterait être la cause unique. On se met ensemble et, pendant quelques années, une, deux, peut-être... on parvient à être étranger à son propre cœur, on bat au rythme de l'autre, tout le cicuit biologique de notre existence s'est transporté au-dedans d'une autre poitrine, d'autres hanches, d'autres yeux. Mais invariablement, ce qui est étranger finit par être acquis, familier, et par là même peut enfin véritablement redevenir étranger, c'est-à-dire agaçant, imprévisible, exaspérant parfois. On réintègre les vieux murs de sa carcasse, on chérit sa solitude, on apprécie l'abri retrouvé, la sécurité d'un espace où l'autre ne peut nous atteindre.

Il reste les souvenirs, tenaces, qui nous enchaînent à un rêve, une illusion d'âme-sœur, ce sont eux qui font le plus de dégâts, qui maintiennent à flot ce navire déchiré qui prend l'eau, porte son équipage au devant du désastre, emportera ses passagers dans l'épreuve d'une asphyxie sentimentale dont on ne ressort jamais intact. Mais le souvenir brûle encore au-dedans de soi, de ce qui fut, de ce qui est, peut-être, encore possible et, pourtant, ne l'a jamais été réellement.

Quitter le navire, alors, c'est abandonner tous ses passagers, laisser derrière soi ceux qui ne peuvent vivre hors du bateau, parce qu'ils y sont nés simplement, parce qu'il en constitue l'oxygène, parce qu'ils ont surgi d'une illusion dont ils sont les immatures fruits. Encore une fois, la vie s'est nourri de ses enfants, elle fait chuter ce qu'elle a fait croître, elle détruit ceux qui ont servi sa cause et l'on mené à vaincre l'entropie -- car cette bataille est son essence.

Tout ce qui a vécu dresse des voiles fatiguées sur le vague océan, silhouettes lacérées dont on devine la robustesse d'antan, et les fiers esquifs encore indemnes portent sur eux la marque de l'immaturité: ils sont ce que la vie porte au pinacle , tout d'ascensions et d'insouciance. Ils finiront par prendre la place, lorsqu'ils seront sou l'eau, des lourdes galères abîmées qui jonchent les abysses de rêves inavertis.

Et tous les capitaines du monde sombrent en leur galion. Mais avec les espoirs s'effile aussi l'humain.

jeudi 28 mai 2026

Chronique empyréenne

Il y a des clairères où se baigner de poudre solaire. La flore hirsute ondule et se déhanche, piste isolée d'une banlieue galactique où dans les slows s'enlacent plantains et lamiers pourpres. Éole est musicien, DJ tisseur de rythmes aériens auxquels aucun humain ne résiste: celui qui s'aventure là est spasmodiquement parcouru de secousses, les bras magnétisés par les cieux se déploient doucement et l'âme exulte d'émois photosynthétiques. Et dans la canopée des bulles fusent en réseaux vasculaires, pétillent d'incandescente rosée, ensemencent l'atmosphère. Un train d'épaules avance circulairement quand l'étrange cheminée crache un souffle syncopé qui structure le monde, fait obéir le temps. C'est tout le corps alors qui de chair est durée, devient vapeur évanescente et circonvolutions d'Eros. L'ombre est celée d'âme concrète, pétrole inaperçu dans les cales d'un navire interstellaire qui perce du temps les coffre-forts.

La mémoire... La mémoire nous a perdu -- d'équation résolue... Et tout humain avance, inexorablement... Condamné et perdu de sa victoire cosmique, Horloger des étoiles, œil vaste qui veille sur le monde endormi.

mercredi 27 mai 2026

Vaine passion

Au bout de la souffrance est une autre souffrance. Et, parfois, la fin d'un long tourment avive la douleur d'être sec; car l'âme s'abreuve d'alme souffrance. Ainsi fluctue la douleur de ceux qui ceuillent l'ombre pour y fleurir au cœur. Le sinusoïde algique de ce curriculum est néanmoins constellé de ces joyeuses plages, où quelque chose comme le bonheur cherche à se faire substance, à être positivement et trouver une essence. Mais la fleur du temps est éphémère, ses floraisons suivent une stricte saisonnalité: la relation est première, la joie n'est que l'ombre de la peine, celle-ci le sillage de la joie.

Nous ne trouverons rien au bout de ce voyage, rien d'autre que la nécessité de fendre jours et heures, pour ne pas se faire déchirer par cette flèche empoisonnée du temps -- et le temps est liqueur au dipsomane averti.

C'est vrai que nous sommes un néant, aspiré par les choses pour les séparer d'elles-mêmes. Reste à savoir comment ce qui n'est rien pourrait être aspiré... Dilemmes ontologiques, vous bâtissez le cercle aporétique où s'épuise l'homme. Ce cercle est le signe d'un refus cosmique: celui de fournir à l'angoisse la niche où se tenir en laisse. L'homme est son propre dieu, chacun des chocs heurtant le signifiant algique est le projet d'un monde, l'effet d'un principe sans racine et sans fondement, et qui doit se porter lui-même en même temps que le monde.

C'est une vaine passion que l'homme. 

dimanche 24 mai 2026

Rêves gazeux

 Fais ce que tu aimes

Et plus jamais n'écrit "poème"

Sur l'ivre gaz de ces souhaits

En vérité 

La volonté ne sait vouloir

Vous voudriez

Quant à vous tout avoir

Vous mentiriez

Pour un instant y croire

Et pourtant...

Le monde un simple signifiant

Qu'il faut plier

Comme un papier gonflé de sens

Où l'âme trop anxieuse

N'y voit bien qu'elle-même

Anankastique est le voile

Qu'on jette sur ses riens

Il faut coudre une étoile

Sur l'envers de la peau

Le feu qui brûle en dedans

Fait-il de nous plus qu'une voûte

Un carrefour de vents

Qui sifflent un passage

Et que t'importe après tout

Qu'ombre soit ton visage?

mercredi 18 février 2026

Entropographie

 Un cheveu de cuivre traverse mes souvenirs. La gaine enveloppe une information céleste, ondulatoire. Quelque chose dans l'air signifie quelque... vérité. Mes yeux la voilent et l'esprit s'oint d'intuitions.

Quel genre de vérité est le mensonge qui apparaît comme tel?

Un cheveu de givre, sur ma langue embrasée. Le froid absolu du cœur du monde parcourt mes artères. Au fond du grand Univers le néant. Un grondement au loin -- qui ronge mes silences.

Je crois qu'au fond, c'est dans l'essence des civilisations, comme une forme de vengeance du minéral. Ou bien sont-elles d'étranges formes de vie jaillies d'un vide cosmique, et qui se brisent comme des vagues à nos pieds.

Tiendrons-nous debout plus longtemps?

J'aurais voulu que mon ego capitule, qu'il offre à la Beauté ce passage. Vendre son âme en somme et, toujours, substituer l'inerte au vivant, que tout inorganique soit biographie.

Lorsque le dernier souffle sera buée figée sur la vitre des choses, qui sera là pour lire?

Oh Méduse insensée, statues de l'entropographie.

Va désir, électronise l'âme. Minéralise la durée en ce grand livre que nul ne pourra lire. 

mardi 16 décembre 2025

I don't need more

Dans une rue de cette ville

Enceint par les hauts murs

Sur un trottoir éraflé

Ce soleil où j'ai plissé mes yeux

 

Tant de fois j'ai couru

Brut, sans dommage

Nul besoin alors

D'être là secouru

 

Le soleil aux cieux doux

Pétille en mon vieux cœur

De toute cette enfance

Qui coule d'encre noire

 

Car tout fait signe ici

Vers cet ailleurs réel

Dans un wagon du temps

Que j'aime parallèle 

 

Je viens là en famille

M'enferme en la rue, seul,

Habite en des échos

De fantômes: un linceul

 

C'est la chaîne des nuits

Qui me ramène encore

À ce phare sémaphore

Où mon esquif affleure

 

Tant qu'on ne m'ôtera

Ce bon droit de visite

Et que joueront les notes

J'irai là m'exhausser

 

Ils pourront bien me voir

Contempler ce visage

Que nul ne saurait voir

Comme une vérité...

 

Qui peut tenir la clef

D'une âme autre que sienne?

 

J'ai chanté en silence

La chair, même issue de nous-même,

Est sourde à d'autres danses

 

Comme la marée dévore un littoral

J'abrite un océan d'éthanol inversé

Qui perce ma grand-voile 

 

Comprends-tu désormais

Pourquoi la destruction

M'est un ruban de ciel?

 

Infini, criblé d'incertitudes

Qui sirote ma sève

Verticale altitude

 

Il me faut vivre aussi

M'élever comme toi

Pour qui je trace des chemins 

Hors de la mauvaise ère

 

Je suis de l'autre espèce

Mauvais côté de la barrière

Cinq fleuves me font office

De réseau vasculaire...

 

Ma forme qui cherche la beauté

Passe par ces méandres:

Dans le flux de mes veines

Est un vent térébrant


C'est à ce prix vois-tu

Que je peux m'écouler

Sans finir asséché...

 

Mon âme a trop besoin des ombres

J'ai le tourment comme encodé:

Un circuit nucléaire

 

À me détruire je scintille

En des lueurs de firmament

Ne surtout pas durer plus que son temps

 

Filer plein feu vers le néant

Il n'y a bien qu'ainsi que l'on brille

Où brûlent les étoiles

 

En la poussière illimitée 

vendredi 24 octobre 2025

J'adore un dieu Néant

Il reste tant à élucider en la cendre noire des souffrances... Je me suis pris d'amour de mourir alors à quoi bon reculer... maintenant. Maintenant que la brûlure est partout, dansante sur les murs, accrochée à mes cieux, lovée au creux du cœur, radiant de mes regards -- et met le monde en flamme.

Il faut vivre un peu pour comprendre. Qu'il n'y a rien à comprendre; que les gens sont minables parce que la douleur se projette alentours, parce qu'il FAUT, parce qu'on DOIT exprimer le tourment, et que toute âme ahane sur un rythme effréné l'impondérable solitude des consciences, l'idée -- qu'on n'ose regarder bien en face -- que l'homme est un enfer.

Mais il est de ces êtres en qui l'embrasement génère une violence qui se tourne en-dedans, implose l'âme en peine, et creuse et fore un lourd trou noir. Et c'est alors un double-enfermement redoublant la conscience, l'horizon du tourment ravale la lumière, et le train des lueurs circonvolute, vain, en des signes du Beau observé par soi-même. Et qu'on se hait alors, dans ce palais hyalin où tout se réverbère, où toute la lumière ramène au centre impossible de soi.

Heureusement que la souffrance est là, éternelle, un néant sur fond duquel émerge tout l'être qui déborde en des larmes de mondes -- ces mêmes mondes où de petites lueurs d'âme grouillent, s'entrechoquent et se dévorent de solitude et de tristesse. Ô combien je comprends les dieux, les cris de l'agonie produisent, quand on les capte au bon moment, sous le bon prisme sensoriel, d'incomparables harmonies. Nous sommes tous dans cet enfer cosmique pour jouer notre partition, et tous nos cris forment une symphonie qui justifie toutes les peines, toutes les déchirures du temps, la pourritude qui ronge, l'amour qui s'évanouit dans un éclair de vérité -- le vertige indicible de regarder le temps délier tous les nœuds des choses et des êtres... 

Il fallait que tout ça arrive, autrement... Autrement point d'entropologie, point de chantiers dévastés où demeurent plantés dans le sol du néant la teratographie de ceux qui s'essaient à créer. Des rangées de monstruosités difformes, polymèles, acéphales, et parfois qui vous crèvent le regard, même paupières fermées, tant est si beau l'élan des humains qui s'entraiment. Parmi les hommes combien s'immolent à ce désir de s'unir à autrui, de percer la cloison, s'aboucher à une âme, s'absoudre des pêchés qui nous rivent aux braises, décollent notre peau, nous font  errer à vif?

J'ai beau me plaindre je ne changerais pour rien l'ordalie qui lie mes lettres l'une à l'autre en cousant un linceul de mots: qu'il devienne ma peau, il a au moins pour lui de ne pas emporter la saleté de la vie, l'odeur de la chair, la maladie qui dévore. Les mots ne sont rien et pour cela ils sont mon idéal, ce que j'ai toujours rêvé pour moi-même sans pouvoir l'accomplir. 

Ce soir je me perds encore un peu dans le dédale de ce pays sans borne, je frotte ma peau aux épines qui percent l'épiderme se gorgeant de mon sang comme une plume d'encre. C'est de ma vie, de ma joie, de toute cette vaine formation d'unité que j'écris ma nature -- ma vraie nature, pas cette parodie d'existence qu'est la vie animale où tout se fond dans l'oubli minéral. Non je parle de la vraie nature qui est de se dissoudre à devenir idée, signe. Je parle d'une mutation plus radicale que celle du génome, capable de résoudre l'équation, d'offrir le résultat si beau du rien, du zéro qui contient l'infini.

Je cherche à me défaire de moi et pour cela je nage en la souffrance, yeux grands ouverts, j'observe les abysses où meure la lumière. Je veux m'éteindre, comme elle, dans l'horizon lointain, là où tout n'est qu'idée de tout ce qui n'est pas -- pas même pensable, pas même infinitésalement possible.

J'adore un dieu Néant, car il est la seule chose à mériter le pieux nom d'Être.

Et laissez-moi me vanter, laissez-moi vous dire à quel point je suis différent de vous; vous qui trouvez en vos vie du sens, vous qui aimez le monde et gardez bon espoir. Votre regard ne passe pas le voile, ne sait voir en l'abîme. Et oui je prétends moi mieux voir, laissez-moi donc tourner en avantage ce qui est anathème.  Il faut bien justifier un tant soit peu ce que l'on est, et puis faire croire aux gens que c'est un don unique, inestimable, que de voir à toute heure l'ombre manger le jour. Car je regarde la lumière, et l'ombre la domine: au cœur et tout autour... Voilà ce que saisit mon âme, voilà ce que veulent empoigner mes mains qui crachent, comme incisions sur le réel, la forme sombre des mots.

J'adore un dieu Néant -- pouvez-vous seulement imaginer à quoi il ressemble? Pouvez-vous concevoir un néant? Je n'ai pas d'autre but et point d'autres élans. J'adore un dieu Néant.

J'adore un dieu Néant. 

samedi 4 octobre 2025

Circuit imprimé

 Je suis câblé pour la souffrance: l'équilibre du tourment est mon moyen de ne pas mourir -- dans un néant d'ataraxie. Boire est un destin. Le poison dépresseur coule en mes veines comme une essence de beauté. Tout, je dois tout transformer; des plaies sanieuses de l'existence ourdir un lot de Galatées. Qu'une prose mellifère coule des étoiles sur les brûlures du monde en flamme: c'est à mon cœur d'éponger la laideur pour devenir l'étoile pulsatile du Nord -- au creux d'autres poitrines.

lundi 7 juillet 2025

Cours préparatoire

À mes yeux, je sais qu'un jour viendra... tu seras chose unique, embrumée de lumière, en halo singulier dans le ciel obscurci. Un jour... Toutes les étoiles déchues des nuits spatiales te seront un décor pour allumer un feu -- en moi. Il n'y aura plus que toi, et chaque geste de la vie, les actions commandées, l'énergie consentie, seront tous les prétextes à emprunter les ponts menant vers ta clarté.

De mes premiers regards sur tes formes d'éthiops les choses n'ont pas changé; j'avais trouvé la forme pour me pétrifier d'éternité, c'était si clair et si soudain: j'avais élu l'entrelacs de tes bras pour y saisir une âme à laquelle aspirer. Car aimer c'est vouloir se dissoudre en l'objet contemplé.

Les femmes que j'ai aimé furent les femmes que j'étais; mais il y avait encore trop de nature en elles, et je pouvais, par là, me passer de l'histoire. À travers toi, par contre, c'est bien l'œuvre des hommes qui m'élève à l'extase. Et je sais désormais que je suis bien humain à mesure que mon âme imprime en l'usine des jours ce poème où j'inhume un feu de ma durée.

samedi 10 mai 2025

Arcanes

La poésie est comme la musique, elle est comme toute chose: une découverte et non une création. Cela ne veut pas dire que ce qui est découvert est une chose exogène, peut-être que nous ne faisons (à travers les mathématiques, les sciences, les arts) que retrouver l'expression de nos propres lois internes.

Pour cela je ne fais pas partie de ceux qui récusent l'inspiration. Écrire de la poésie, vibrer d'ivresse créatrice, n'est rien d'autre pour moi que d'être effectué par une certaine tonalité vibratoire du réseau des choses qu'on nomme expérience ou vécu. C'est tout l'agencement du contexte qui produit sur ma personne l'état extatique par lequel me parviennent des profondeurs de l'être les fragments de beauté-vérité que les sons indiquent.

La partition de tout cela n'est pas le fruit d'un calcul et l'homme ne sait pas créer au sens authentique du terme. Je conçois l'activité du poète comme celle d'une pythie avec l'enthousiasme en moins, à moins de voir la divinité non plus comme une transcendance exotique mais comme une tonalité particulière, une harmonique par laquelle le poète résonne avec des notes englouties dans l'accord complexe du vécu naturel.

On trouve la vérité: de là découle le caractère d'évidence en tant que réminiscence; pas au sens platonicien cela dit, du moins si l'on veut prendre le mythe d'Er le pamphylien au pied de la lettre, mais plutôt une réminiscence de ce qui est toujours donné à l'intuition mais de manière confuse, enfoui dans l'écheveau du divers que le poète tisse en séparant les fils pour en faire ressortir les motifs inaperçus.

Travailler ce n'est pas agencer morceau par morceau un ouvrage par tatônnements successifs, l'art n'est pas identique à la prodction technique. Travailler, pour le poète, c'est s'entraîner encore et encore à intégrer la technique afin qu'elle lui soit un nouvel organe, capable de remplir sa fonction sans que l'on ait à y penser: il n'y a qu'ainsi que la technique peut devenir pur signifiant sans empiéter sur le vécu à ressentir.

Travailler c'est avoir répété suffisamment de brouillons pour que la vérité puisse frayer son chemin sans encombre, sans rupture, par un souffle ininterrompu qui expulse la délicate haleine de la poésie se déposant sur la vitre d'un miroir. Il faut que le geste soit parfait, fluide, et qu'il pogresse avec facilité, comme la nature. Plus le poème sort spontanément, plus il est expulsé par une poussée jaculatoire, et plus il retient pure et concentrée la vérité dont il est signe.

Le poète est condamné à la poésie jusqu'à sa mort, car l'idéal acméique de l'expression pure et achevée ne peut être, par essence, qu'un horizon intangible.

Toute tentative de s'éterniser est en droit vouée à l'échec, car ce n'est pas la nature de l'homme d'être.

[ ENTROPOLOGIE ] Plasma

Si cela doit prendre

Que cela soit soudain

Brutal et spontané

Pas de délai

Pas de travail

Il faut que la beauté suppure

En un plasma vital

Matrice amniotique des formes

Et que tout coule au néant d'être

Le chat gracieux

Qui dans son saut s'éteint

Les pattes libellules

Aux ailes empreintes de visage

Ses formes qui s'animent

Vois-en les yeux

Et l'iris nébuleux

C'est sous ce ciel que nous vivons

Un œil pleure

Cet hémisphère pleut

Des clochettes enfermées

Dans d'hyalines cellules

En s'écrasant au sol

Éclatent un maints fragments

De sauterelles ingambes

Qui planent supersoniques

Avions à réacteurs

Qui fonctionnent à l'encre

Peinturlurent les cieux

De glyphes mythologiques

Une phrase demeure

En l'âme éteinte, un roi

Trouve une porte de sortie

Et la couture des cieux

Se défait là pour lui

La nuit, la nuit

Est envers de lumière

Et dans la forme d'un désir

Hurlent nos rêves en muselière

Où le calice floral

De crocs pointus s'hérisse

L'être frémit d'angoisse

Il sait son avenir

La vie dévore l'altérité

Vorace elle digère

Le monde annihilé

[ ENTROPOLOGIE ] Où vont les choses

Rameau brisé qui se déssèche

De vert à brun

Bientôt à la lisère de Rien

S'articule et devient

Myriade d'ailes autour de la colonne

Et ce vaisseau léger s'agite

S'envole et puis lévite

Lorsque les ailes allongées s'étirent

En un réseau entretissé de fils

Autour de l'araignée ligneuse

Les bords concaves sont des galaxies

Iris d'un œil ouvert

D'une mère oublieuse

Du sacrifice offert

Et sa cornée dessine

En clair-obscur une famille

Est-ce encore la sienne

L'enfant aux cheveux longs

ces longs serpents qui sifflent

La gueule ouverte, crochets en avant

Les maxillaires se séparent

Pour chuter mollement

La peau d'une banane

Se lisse en un sépale

De fleurs pressées

Dans la bouche du temps

Où chaque rien s'écoule

Où chaque rien s'écroule.

jeudi 8 mai 2025

Arc-en-ciel

 À la sortie des matrices

Pensif esseulé fait son stop

Mais la vitesse est circulaire

Et les roues tournent, bien sûr,

Autour d'elles-mêmes.

 

Entre deux mondes,

Tout aussi dévastés que lui,

Passif errait dans les différents sables:

Béton des zones périurbaines

Ondoiement vaporeux d'un désert de nature

 

Où donc est la pilule?

Et lapin blanc qui ne vient pas...

Où donc est la pilule

Qui renverse les yeux?

 

Hors de la Cité

Néanmoins citoyen

Et immatriculé

C'est qu'on ne demande pas de grands calculs

Un tout petit vaccin

Un peu de singe en la cellule

 

La banlieue est cyclopéenne

En ses babels encore dressées

Pléthore d'Icares

S'y cachent en les sous-sols

De ce monde inversé

 

Est-ce que les arbres parlent?

Est-ce qu'ils défient les dieux?

Ce sont les hommes qu'il faut rosser

Parler au cœur le dévaster

 

Tout est poussière, tout univers

Incongrument aggloméré en concrétions

De Narcisses turgescents

Sous des cieux pleins d'hivers

 

De larmes translucides

Réfracteurs de lumière

On peut aller au bout de tout

Et ne fouler un arc-en-ciel

lundi 28 avril 2025

Eccéité

Ronce les Bains, le 26 Avril 2025.

Je n'ai jamais été écrivain. J'ai toujours attendu l'inspiration tombée d'astres distants et, il faut l'admettre, une certaine clarté a pu, par épars instants, choir en la perspective de mes yeux. C'est autre chose qui parle à travers moi... bien que ce soit impossible. Impossible car on reconnaît trop ce style, ces limitations qui font tourner les phrases dans le même manège insipide à force d'être goûté. Le vécu lie à quelque transcendance, mais la capture se fait toujours par l'entremise de ces formes, tous ces tropismes de l'eccéité. Et c'est exactement la raison pour laquelle cet avorton dont on accouche nous déçoit puis écœure. On ne parvient pas à se hisser à la hauteur, à se faire aussi vaste qu'un vague océan et retranscrire la forme de ce qui n'en a pas. Alors pourquoi ne pas renoncer à écrire, et se décider à dissoudre cet égo dans la pureté de l'instant -- faire enfin de la concrétion de ce soi la poudre qui s'envole aux vents? L'on veut caresser les peaux et les âmes et néanmoins conserver les contours, la délinéation du corps parce que ne sait saisir  de l'âme une autre identité. Il n'y a pourtant pas de style plus complet que le souffle enveloppant d'une présence stéréotopique. On se rappelle aussi très bien de ce qu'on n'a pu saisir pour le figer en son immobilier; on se souvient des fous mistrals, de l'alizé comme du zéphyr.

Renonce à être humain si tu veux être prosodie, émotion qui se tisse en des syntagmes. Accepte de n'avoir jamais existé tel que tu te connais aux yeux des autres, et qu'ils ignorent tout du prosaïsme odieux de ta vie, des circonstances où tu te recroquevilles hideusement, araignée silencieuse, pour cracher la salive de tes lettres. Deviens l'œuvre. Il n'y a qu'alors que tu pourras enfin te reposer de toi, faire vivre autre chose qu'une fierté qui emprisonne. Habite les mots comme si tu n'avais pas d'autre nature que la seule poésie.