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mercredi 18 février 2026

Rêve du nanophyte

 Le monde est un vaste écran, on y projette en permanence nos propres récits, nos fictions, qu'on aime appeler des possibles. Affalé sur un canapé, plongé dans les ondes acoustiques d'une amérique victorieuse, bombardé d'une filmographie impériale et qui exporte par train d'ondes ses représentations du monde, son mode de vie, ses dogmes, je pense à ce qu'aurait pu être ma vie. À ce qu'elle aurait pu être si seulement mes parents, sur qui je rejette lâchement la faute, avaient su voir en moi le potentiel que je me convaincs trop souvent y déceler. C'est précisément ce potentiel qui me fait contempler sur l'écran au carré des surfaces physiques, les destins que je n'aurai pas su tracer. Sis dans cet échec qui est le mien, conscient de mes quelques facilités, de mes quelques talents, je constate la vacuité de mes friches. J'ai laissé pousser ici tant de ronces que j'en suis resté prisonnier. Combien de canopées auraient pu nourrir ce sol?

La discipline est tout ce qui m'aura manqué, l'abnégation aussi. Mais je me suis vautré dans l'individualisme contemporain, capitaliste, celui du consommateur dont le seul horizon est l'infâme -- et infirme -- liberté claudicante qui ne sait se ruer que vers ce qui est assez bas pour être saisi par l'argent et la facilité. Il aura fallu tout le gâchis d'un destin, tout le gribouillage d'un possible ainsi nié pour prendre un tant soit peu conscience du saccage. Mais il aura fallu, surtout, cet enfant qui est désormais la responsabilité de mon âme, lui qui me fait être hors de moi-même, lui qui me fait mesurer ô combien le centripétisme de l'individu est une impasse mortifère, contre-nature, combien les vies d'aujourd'hui sont le chemin d'une nature qui se renie -- et se soigne comme elle l'a toujours fait: en détruisant les cellules infectées.

Je trouve mes contemporains laids, du moins ceux qui me ressemblent: nous sommes laids dans nos désirs de grandeur individualiste, dans nos pléonexies spoliatrices, dans nos désirs mimétiques d'être adulé, dans notre être. Notre essence même est une contradiction qui s'efface, peu à peu, un interminable occident. C'est normal, on suit le soleil couchant, jusqu'aux derniers rayons, rêvant d'une journée infinie, ou plutôt, d'un crépuscule languissant que l'on pourrait siroter au comptoir rougeoyant d'un désastre, distillant sa signification évidente: repos maintenant! repos, là, repos... On aura passé nos vies à chercher ce repos: dans la jouissance saturnale, éthylique, spectaculaire, dopaminergique, stupéfiante -- combien de noms pour ces torpeurs passives...

Je regarde donc ces fantasmes de naufragé, ces rêves de grandeur depuis ma petitesse nanophytique. Mais au final, si les choses avaient été différentes, aurais-je encore voulu des rêves qu'aura su faire germer la glèbe de cette anonyme agonie? N'est-ce pas l'époque qui rêve à travers moi cette fausse verticalité qu'est la gloire? que tous nous désirons pour nous-même afin de pouvoir être fiers, incroyablement fiers, d'excéder de quelques centimètres la flore épigée des congénères? Le nain rêve d'être géant, voilà tout. Au final le gâchis que je représente ne relève de la responsabilité de personne hormis la mienne et peut-être ne relève-t-elle pas même de ce moi qu'on phatasme un peu, qu'on croirait même palper tant les mots l'empaquettent. C'est la nature même du désir d'aspirer au grand Autre, et de planter dans la plus grande altérité les germes d'un bonheur interdit: l'idée qu'il existe un chemin où chaque pas est un exploit accompli.

Et pour celui qui réussit, l'échec est-il aussi la source d'une infuse nostalgie? celle de ceux qui vivent l'avenir comme un passé révolu.

dimanche 25 août 2024

Sur l'autel

On peut croire, lorsqu'on est jeune en âme, que la vie est importante et si précieuse qu'elle n'aurait pas de prix. Et pourtant, il suffit d'ouvrir un peu plus les yeux pour s'apercevoir que la mort ne changerait pas grand-chose, pour nous elle serait imperceptible, nous n'en aurions pour ainsi dire pas conscience, nous cesserions tout d'un coup et ce basculement accompli ne saurait être documenté par la conscience abolie qui n'aura connu que l'éternité de sa durée. Pour les autres le deuil est éphémère, fugace, il n'y a guère d'humains qui ne soient empiriquement oubliés -- je veux dire dont l'absence n'implique plus de souffrance de manière effective et concrète, ne déraille plus le train des obligations et des considérations quotidiennes -- totalement au bout d'une année ou deux.

Sortez uriner dehors, dans l'herbe encore humide de rosée sous les traits obliques du soleil matutinal et imaginez que la mort vous foudroie tout-de-go, maintenant dites-moi honnêtement: quelle différence cela ferait-il?

On croit que le bonheur est le "Bien Suprême" mais ce ne sont là que fadaises d'enfants égoïstes ou du moins individualistes. L'humanité recroquevillée sur elle-même cherche à se gaver toujours plus de fruits, de stupre, d'années, d'existence, afin de se contempler dans le miroir de sa vanité.

Peut-être qu'il faut sacrifier sa vie, comme le firent nos ancêtres, à un projet de transcendance qui, seul, pourrait donner de la valeur et du sens à cette aberrante errance humaine. Ce serait alors l'altérité, la négation de nous-même qui donnerait à l'homme sa fin et sa dignité: exister non plus pour produire de l'humanité mais de l'Autre, faire de soi le matériau d'un projet arbitraire et grandiose...

Mais quel projet?

jeudi 2 juin 2022

Le tour de soi

Que faire, de ce corps latent... Que faire d'un soi qui coule au temps, sans le rythme des voix qui scandent à rebours des étoiles, un cœur d'humain paumé, d'humeur perdue dans la laiteuse nuit...

Accompagne -- Ô si tu veux! -- indispensable pluie de lettres, une déroute à travers champs, loin des enseignes lumineuses; éventaires indécents du paradis fichu...

Seul, c'est impossible... Pagode inerte au courant de l'éther, où chercher un repère? Il n'y a pas jusqu'au vide qui s'avère trompeur... Plein de tout l'Illimité -- quelle blague! J'apprends, pour moi et d'autres proies, des mots du dictionnaire... définitions ineptes, privées de référent. Calligraphie atone d'un destin... Solitude éclatante...

Ma présence érode élément après élément. La présence désirée d'un fondement me refuse sa main malgré le pont des mots. Eux aussi forment un cercle imperfectiblement clos... qui regarde l'abîme.

Même la limite du monde est un centre infini...

Réel indispensable, opaque indifférent; ô jamais ne t'avise d'envoyer un reflet. Il faut une limite à tout, même à soi-même... Surtout, à soi-même.

jeudi 27 mai 2021

L'art comme expression d'une singularité absolue

L'art ne donne jamais l'universel, le quantifiable, le commun. Tous ces qualificatifs ne s'appliquent qu'à la grammaire que l'artiste emploie, à la matière dont il use pour l'informer de son sentiment propre. L'art ne donne que l'extrême singulier, c'est son but ultime, l'expression à partir d'un matériau et de règles communes d'une intimité absolue, insulaire et intangible.

Il est autrement dit l'affirmation communautaire (dans sa velléité) d'individus cherchant à franchir les frontières de la conscience enclavée afin de s'assurer qu'autrui existe bien selon la même modalité existentielle (sensible et intelligible) -- au moins en partie. Par l'œuvre, l'artiste cherche à aboucher sa conscience à celle du spectateur, il cherche une famille, il est comme l'enfant qui souhaite partager son engouement, sa souffrance, ce trésor enfoui qui lui rendît la vie moins désagréable pour une poignée d'instants. Ce qu'il veut partager c'est cette singulière subjectivité vécue qu'aucun objet ne saurait être.

Paradoxalement, les seuls outils à sa disposition pour ce faire sont l'universel et l'impersonnel, attributs de l'objectivité même: la signifiance esthétique use d'une grammaire culturelle, de techniques culturelles et donc de tout ce qui est précisément commun. C'est à ce prix que l'œuvre est accessible par d'autres. La matière commune et ses lois constituent l'éclairage d'une scène, d'un écosystème au centre duquel se montre l'opacité de la conscience intime, trou noir auquel jeux de lumières et agencements perceptifs prêtent une valeur rehaussée, installent au centre de l'attention, distinguent, permettent de circonscrire en une forme, un contours qui, bien qu'ils n'enclosent que du vide, définissent et délimitent cet espace vacant et ce néant, et lui font dire plus précisément ce qu'il n'est pas. Ainsi donc matière et lois communes sont la lumière qui éclaire et donne forme à l'œuvre d'art, écrin d'un centre opaque, d'une singularité vécue qui hurle, du fond de sa cellule, vers l'altérité environnante pour y découvrir d'autres qu'elles, identiques et communes elles aussi, par leur indicible et absolue singularité.

samedi 28 septembre 2019

[ Terres brûlées ] Moins zéros cieux

Titre alternatif: Le silence vêtu de rythme


Ma planète aux confins des pensées
À moins zéros cieux de distance
Par-delà d'aériens parsecs

Combinaison spatio-temporelle
Des mots jetés sur l'air
Amène-moi là-bas
Où naissent et meurent
Les sources de mes pleurs

Saudade, pour toi planète au loin
Grise et vibrante dans ma tête
Parcourue des éclairs
De grondante énergie

Planète-trou noir
Avec un arbre en étendard
Bourdonnement des feuilles
Au gré des champs quantiques

Tu es la seule dans l'univers
Tu es l'âme esseulée dans le désert de tout
Je suis né énergie
Sur ta peau magnétique

Particule-concept d'humain
Présent mais sans localité
À chanter la louange
De ton lieu oublié

Y a-t-il un port où tu t'arrêtes à quai
Pour reprendre en tes cales
Les regards déportés?

Plus seul qu'en la nocturne voie lactée
Aussi seul que le noir
Dans les plis du néant
Je sens l'appel des autres par Dieu dispersés

Tous unis dans l'absoluité
Passager d'autres dimensions
Pourtant, nous nous sentons...

Frères d'étrangers paradigmes
Sphères dégorgées par l'abîme
C'est de l'altérité profonde
Que me vient la chanson
De vos éternités

Planète sans soleil
Incrustée dans les sables
D'un désert d'infinis

Personne ne doit te voir
Et chaque autre qui délimite
Le périmètre de nos existences
Est un signe cosmique

Et tout cet alphabet que déchiffrent tes yeux
Lorsque la nuit tombée tu avales les cieux
N'est qu'un reflet de ton berceau celé

L'histoire s'écrit de grammaire constellée
Il n'y a rien autre que toi
Néanmoins tout est différent

Où es-tu ma planète
Marque-page négligé
Dans un livre infini

Je suis celui qu'invente mon histoire
Entre un auteur et personnage

Une distance entre des mots
Comme un silence vêtu de rythme